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Le démarrage de l’industrie laitière
Thème : Économie

Le démarrage de l’industrie laitière au Témiscamingue, 1908-1943

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 25 juillet 2002


Au début du XXe siècle, la situation économique ne semble guère encourageante pour la majorité des agriculteurs témiscamiens. Certains se tirent relativement bien d’affaires et, sortis du cycle de l’autoconsommation, peuvent passer à une certaine forme d’agriculture commerciale. Les autres vivotent encore d’une agriculture à son état pionnier et du travail dans les chantiers. Les observateurs et les spécialistes de l’époque conseillent alors aux agriculteurs témiscamiens de se tourner vers la production de lait, à l’instar des agriculteurs des autres régions québécoises. Ainsi, au tournant des années 1910, des agriculteurs témiscamiens se lancent dans la production laitière pour assurer le développement de leur ferme. Dès lors, des beurreries et des fromageries ouvriront leurs portes dans la majorité des villages, permettant le véritable démarrage de l’agriculture régionale. 
 
Dans les vieilles régions québécoises, l’intérêt pour les activités laitières débute dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Plusieurs éléments expliquent ce virage des agriculteurs vers la production de lait et sa transformation en beurre et en fromage. Mentionnons les marchés internationaux, dont celui des États-Unis. Toutefois, ce dernier marché profite surtout aux régions frontalières. Aussi, dans les régions périphériques, la production de céréales, en particulier celle du blé, conserve plus longtemps la faveur des agriculteurs. Mais devant la forte concurrence des producteurs de l’Ouest américain, les agriculteurs québécois délaissent de plus en plus la culture du blé et optent pour l’élevage et la production de lait. De plus, l’introduction de nouveaux procédés technologiques dans le domaine de la transformation et de la conservation du lait facilite cette conversion. Facteurs importants, cette industrie nécessite une main-d’œuvre peu nombreuse et la croissance de l’herbe est moins soumise aux aléas du climat que celle du blé. 
 
Au Témiscamingue comme ailleurs, les activités laitières présentent plusieurs avantages pour les agriculteurs. Elle offre des possibilités de revenus réguliers et présente peu de risques financiers. Le produit laitier se fabrique sur la ferme même et se vend à une entreprise de la localité. Par ailleurs, l’augmentation du cheptel laitier permet de régler à court terme le problème de surplus de production céréalière et, à plus long terme, le lait écrémé favorise l’élevage du porc. Selon les spécialistes du ministère de l’Agriculture du Québec, le Témiscamingue possède tous les atouts nécessaires pour assurer le développement de la production laitière et que les terres y offrent de belles possibilités pour les cultures de trèfles et de fourrages vert. Ils suggèrent alors aux agriculteurs témiscamiens de se doter d’un bon troupeau de vaches laitières, en misant sur la qualité plutôt que sur la quantité, et de se procurer une centrifugeuse afin de pouvoir écrémer le lait sur leur ferme. 
 
L’idée fait rapidement son chemin parmi les agriculteurs et, en 1908, une première beurrerie ouvre ses portes à Guigues. Le mouvement gagne rapidement les autres localités et, au début des années 1920, le Témiscamingue compte 11 beurreries (Guigues, Lorrainville, Notre-Dame-de-Lourdes de Lorrainville, Ville-Marie, Laverlochère, Fugèreville, Béarn, Saint-Eugène, Fabre, Nédelec et Notre-Dame-du-Nord), et trois fromageries (Nédelec, Guérin et Latulipe). Les mauvaises infrastructures routières de la région rendent nécessaire la construction d’une beurrerie dans chaque paroisse. Pour les agriculteurs témiscamiens, les activités laitières apparurent vite un moyen de sortir de la misère, selon des contemporains. 
 
Généralement, une beurrerie est fondée par un entrepreneur privé, titulaire d’un diplôme de beurrier. Il regroupe une dizaine d’agriculteurs de la localité et forme un conseil d’administration, chargé de gérer la beurrerie et de veiller à l’application des règlements généraux, adoptés lors de l’assemblée de fondation. La beurrerie est en activité huit mois par année, d’avril à décembre. Les agriculteurs y apportent eux-mêmes leur crème. La majeure partie de la production de beurre est vendue à la Coopérative Fédérée de Québec, qui a son siège social à Montréal. Le beurre était alors expédié par bateau et par chemin de fer jusqu’à Montréal. Les marchés locaux achètent de petites quantités pour la revente aux citoyens de la localité. 
 
Par contre, les premières années, les fabriques locales portent peu d’attention à la qualité du beurre produit, ni aux conditions de transport par bateau. Ainsi, le beurre est souvent refusé lorsqu’il arrive à Montréal. L’arrivée des agronomes dans la région, en 1919, favorise l’amélioration de la qualité du beurre produit dans les fabriques locales et l’utilisation de nouvelles techniques agricoles. Plusieurs agriculteurs, dont les plus progressistes, suivent les conseils des agronomes et investissent temps et argent dans l’amélioration de leur ferme. Le témoignage d’un agriculteur, Arthur Drouin, explique les transformations introduites par les agronomes et les effets sur son exploitation agricole. 
 
« La valeur de ma production a augmenté en suivant les conseils des agronomes. Ils m’ont suggéré, après l’achat de mon taureau pur sang, de faire un contrôle laitier. Il fallait prendre des échantillons et peser le lait soir et matin, pour chaque vache. Si elle était soignée comme il faut, on voyait que le pourcentage de gras était plus élevé. Quand j’ai commencé ces tests, mes vaches donnaient 3 000 à 3 500 livres de lait par année. L’hiver on ne les trayait à peu près pas. On les soignait avec de la paille, c’est tout ce qu’on avait. Les agronomes nous ont alors suggéré d’acheter de la moulée pour nourrir nos vaches. Ça leur faisait du bien, les vaches étaient grasses, en bonne condition et elles donnaient un bon rendement l’été. À la beurrerie, ils m’encourageaient beaucoup aussi. Les résultats se sont fait sentir puisque j’ai été premier à la beurrerie pendant 6-7 ans de suite, i.e. j’avais la meilleure qualité de crème et un bon taux de gras. J’ai rendu ma production à plus de 8 000 livres de lait, par année. »
 
Le virage laitier débute dans la région au tournant des années 1910. Le Témiscamingue possède les avantages naturels permettant aux agriculteurs d’effectuer cette transition. Une à une, les localités de la région se dotent d’une beurrerie et, dans certains cas, d’une fromagerie. Peu à peu, le nombre d’agriculteurs vivant des revenus de la production de lait augmente, permettant du coup à l’agriculture régionale de se développer. 


Bibliographie :

Chénier, Augustin. Notes historiques sur le Témiscamingue. Ville-Marie, Société d’histoire du Témiscamingue, 1980. 137 p., 2e édition. 
Drouin, Arthur. Entrevue orale réalisée par les Productions Abitibi-Témiscamingue inc., 1979. 
Girard, Camil et Normand Perron. Histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989. 665 pages. Collection Les régions du Québec no 2.
Pellant, Alfred. Vastes champs offerts à la colonisation et à l’industrie. Le Témiscamingue. Québec, ministère de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, 1910. 71 p. 
Perron, Normand. « Genèse des activités laitières, 1850-1960 », dans Agriculture et colonisation au Québec, sous la dir. de Normand Séguin, Montréal, Boréal Express, 1980, p. 113-140.
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