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L’agriculture témiscamienne...
Thème : Économie

L’agriculture témiscamienne à l’époque des colons isolés et des marchands de bois

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 30 mai 2002


Les missionnaires Oblats de Marie-Immaculée sont les premiers à pratiquer l’agriculture au Témiscamingue. L’honneur revient au frère Joseph Moffet, arrivé à la mission Saint-Claude en 1872. Il met rapidement en valeur divers lots, dont celui qui est situé à la baie Kelly, l’actuelle Ville-Marie. Au fil des ans, cette exploitation agricole acquiert une certaine importance, approvisionnant les chantiers forestiers de la région en plus de fournir des emplois à de nombreux colons nouvellement arrivés. Par ailleurs, les plus grosses fermes de la région appartiennent à des marchands de bois et sont exploitées pour assurer le ravitaillement des chantiers forestiers dont les besoins pour nourrir les hommes et les chevaux sont importants. À côté de ces fermes d’importance, celles des colons isolés, résidant ici et là autour du lac Témiscamingue, produisent pour assurer leur survie. 
 
L’arrivée de nouvelles congrégations religieuses et les besoins croissants de la mission Saint-Claude rendent de plus en plus nécessaire le développement de l’agriculture. Ainsi, dès 1866, les premiers défrichements et ensemencements sont faits sur un terrain situé à l’avant de la mission Saint-Claude. Ce petit lot fournit des légumes et des céréales. Devant l’exiguïté de ce lopin de terres, les pères et les sœurs doivent trouver un autre endroit pour cultiver le sol. C’est ainsi que, guidés par des orphelins amérindiens, ils mettent en culture d’autres lots à proximité de la mission. Les frères, les sœurs et les orphelins s’y rendent en bateau. Quand il fait tempête, ils utilisent un sentier dans la forêt, aménagé à cet effet. 
 
À compter de son arrivée à la mission en 1872, le frère Joseph Moffet se charge de l’exploitation et du développement de l’agriculture. Graduellement, les Oblats se dotent d’un petit cheptel, hébergé dans une étable à la mission. Les Oblats récoltent du foin de grève à la tête du lac Témiscamingue, située à 30 kilomètres au nord de la mission, que les frères et des employés algonquins transportent en chaland. En 1874, le frère Moffet débute l’exploitation d’un nouveau lot, celui de la Baie-Kelly. Le nom vient de James Kelly qui y vit en solitaire depuis 1871. Pendant cinq ans, le frère Moffet essouche ce terrain, à l’insu de son supérieur, le père Pian. Finalement, en 1879, celui-ci visite la petite ferme et accorde la permission au frère Moffet de poursuivre son travail. Le père Mourier, rédacteur des chroniques de la mission, parle de cette ferme comme celle qui a donné tant de maux de tête au supérieur. 
 
En 1881, le frère Moffet construit pour lui une maison à la Baie-Kelly, aujourd’hui le site historique de la Maison du Colon. D’autres bâtiments s’ajoutent les années suivantes. Il y fait l’élevage des animaux et la culture du blé, de l’avoine, des pois, de l’orge, des pommes de terre, des betteraves, des navets et du foin. À l’origine, cette ferme produit pour subvenir aux besoins des habitants de la mission Saint-Claude et, par la suite, vend ses surplus dans les chantiers forestiers avoisinants. Le frère Moffet y embauche des colons nouvellement installés dans la région pour travailler aux semences et aux récoltes, réparer les bâtiments lorsque cela s’impose ou encore pour transporter les produits agricoles aux chantiers forestiers en hiver, lorsque les lacs sont gelés. Plus tard, le frère Moffet agit également comme intermédiaire entre les marchands de bois et les colons pour l’écoulement des produits agricoles de ces derniers. 
 
Il existe par ailleurs d’autres fermes d’une certaine importance dans la région, dans les années 1880. Trois fermes s’élèvent ainsi dans la partie nord du canton Guigues, près de la rivière des Quinze. M. Taggart, un marchand de bois, y exploite une ferme depuis 1881, située sur la rive ouest du lac des Quinze. Les frères Burwash possèdent deux fermes, l’une située sur le côté sud du lac des Quinze, l’autre sur la réserve algonquine de la tête du lac. Les Burwash vendent leurs productions de foin et d’avoine aux chantiers de Grant et de Taggart. Dès 1882, ils font l’acquisition d’une faucheuse et d’une moissonneuse, ce qui est révélateur des besoins de cette ferme.
 
Dans le canton Fabre, les Grier exploitent deux fermes établies sur les 3e, 4e et 5e rangs. Ils y cultivent du foin, de l’avoine, des pois et des pommes de terre. Ils emploient cinq à six hommes pour assurer les travaux de la ferme. En 1889, leur cheptel se compose de 75 à 80 chevaux et de 18 à 20 vaches laitières. L’hiver, les chevaux sont utilisés pour divers travaux forestiers. À l’extrémité du chemin des Quinze, qui relie la Baie-des-Pères à la Baie des Quinze, qui deviendra la Baie Gillies, les frères Gillies possèdent un dépôt pour la nourriture et les produits des chantiers et, en 1899, ils exploitent une ferme d'environ 73 hectares.
 
Ces premières exploitations agricoles produisent uniquement en fonction du marché régional, celui des chantiers forestiers. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines de ces fermes sont à proximité de zones d’exploitation forestière, en l’occurrence le lac Kipawa et le lac des Quinze. Ce n’est pas un hasard non plus que des marchands de bois soient les propriétaires de fermes importantes.
 
D’autres fermes appartiennent à des colons établis ici et là le long des rives du lac Témiscamingue. La plupart sont d’anciens employés de la Compagnie de la baie d’Hudson. Mentionnons notamment les Édouard Piché, Moïse Lavallée et Joseph Miron. Ces petits agriculteurs produisent principalement pour subvenir aux besoins de leur famille. Lorsqu’il y a des surplus de pommes de terre, de foin, d’avoine, de blé et de pois, ils les écoulent dans les chantiers forestiers situés à proximité. Quelques Métis s’adonnent également à l’agriculture sur la réserve algonquine de la Tête-du-Lac, dont Angus McBride, depuis 1869, et James King. 
 
L’agriculture débute donc lentement sur les rives du lac Témiscamingue. Les Oblats produisent pour nourrir le personnel de la mission Saint-Claude et vendent les surplus dans les chantiers forestiers. Plusieurs compagnies forestières exploitent également des fermes, principalement dans les endroits isolés. Quelques rares colons et certains Métis de la réserve de la Tête-du-Lac s’adonnent également à la culture du sol. 


Bibliographie : 

Gouvernement du Québec. Documents de la Session du Québec, Rapports des arpenteurs. 1882-1889. 
Nadeau, Eugène, o.m.i. Un homme sortit pour semer. La carrière épique du pionnier du Témiscamingue: le Frère Joseph Moffet, o.m.i.. Montréal, Fides, 1951. 195 p. 2e édition. 
Oblats de Marie-Immaculée. Codex historicus de la mission Saint-Claude de Témiscamingue. Volume 1, 1836-1884. Manuscrit original, Ottawa, Archives Deschâtelets. Non paginé. 
Riopel, Marc. Sur les traces des Robes noires au Témiscamingue. L'implantation du catholicisme sur les rives du lac Témiscamingue, 1836-1900. Val-d’Or, Société d’histoire du Témiscamingue, 1991. 64 p. Collection Maison du Colon no 3. 
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