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Le Témiscamingue, une région d’appartenance...
Thème : Société et institutions

Le Témiscamingue, une région d’appartenance aux frontières historiques variables

Marc Riopel, Ph.D. Histoire, À travers le temps enr., 6 mai 2002


La définition de la région étudiée constitue un des problèmes que l’on retrouve au cœur de tout chantier d’histoire régionale, même si certaines régions sont relativement faciles à identifier. En fait, les historiens établissent au départ certains critères à partir de questions contemporaines, selon les buts et la thématique du projet, et ils remontent ensuite dans le temps pour étudier l’évolution de la société régionale. Mais, peu importe les critères retenus pour la définition de la région, l’historien fait toujours face au problème de l’inadéquation entre le territoire actuel et le territoire historique. Les frontières du Témiscamingue retenues ici se basent donc sur la région dite d’appartenance. Il faut toutefois mentionner qu’il existe plusieurs régions historiques pour le Témiscamingue, selon la problématique retenue. 
 
Dans une synthèse d’histoire régionale, plusieurs éléments interviennent dans la définition de la région, notamment les frontières administratives, religieuses et municipales, tant contemporaines qu’historiques. L’historien doit aussi tenir compte des changements territoriaux survenus selon les thématiques et les périodes. Il s’agit donc de reconstituer l’histoire d’une région de façon à ce que les gens s’y retrouvent, tant ceux d’aujourd’hui que les acteurs historiques. En somme, l’historien procède au choix d’un espace régional contemporain et remonte ensuite dans le temps pour en suivre l’évolution sur la longue durée. Cet espace régional s’avère donc être une construction de l’historien puisque, dans la plupart des cas, cet espace n’existait pas sous cette forme dans le passé. 
 
Le territoire du Témiscamingue utilisé pour ce site Web correspond à celui de la Municipalité régionale de comté (MRC) de Témiscamingue. Il s’agit d’une région dite d’appartenance reconnue par le gouvernement du Québec, à la fin des années 1970. Le choix du critère de la région d’appartenance soulève malgré tout plusieurs questions. Il s’agit d’une région statut au même titre que la région administrative. Il faut souligner que, depuis les années 1960, la région est davantage perçue comme un lieu d’intervention des élites et du gouvernement qu’en fonction de la réalité spatiale et historique. Toutefois, la région d’appartenance se rapproche davantage d’une région identité, définie en fonction d’un vécu collectif et de la conscience historique régionale. 
 
Selon mes recherches, le territoire de la MRC de Témiscamingue concorde avec la région imaginée par les promoteurs du développement économique de la Chambre de commerce de Ville-Marie, dans les années 1940. Alors que le comté de Témiscamingue incluait le secteur de Rouyn-Noranda, la Chambre de commerce oriente sa stratégie de développement socioéconomique en fonction de la partie agricole et rurale de la région, ce qui définira le Témiscamingue actuel. Dans les décennies suivantes, des groupes sociaux, des organismes communautaires et la population en général reprennent cette délimitation du Témiscamingue. Cette région d’appartenance prendra donc graduellement forme. 
 
Dans les faits, il existe plusieurs régions historiques pour le Témiscamingue, selon la problématique retenue. C’est sur le plan de la colonisation spontanée et de l’agriculture que la région historique est la plus stable. Ce territoire ressemble davantage à celui de l’actuelle MRC de Témiscamingue. Cette région socioéconomique se développe à compter de la fin du XIXe siècle. L’ouverture de nouveaux cantons de colonisation, au début du XXe siècle, contribue à en préciser les limites géographiques. Au niveau culturel, il s’agit d’un territoire relativement homogène, la majorité de la population étant francophone d’origine euroquébécoise. Enfin, les habitants utilisent le gentilé Témiscamien pour s’identifier. 
 
Lorsque l’on étudie l’histoire des groupes algonquins, le territoire de ces peuples se situe des deux côtés du lac Témiscamingue, le tracé l’actuelle frontière politique Québec-Ontario n’ayant aucun rapport avec l’espace traditionnellement occupé. Le territoire d’exploitation des Algonquins déborde même vers le sud pour inclure les régions de Mattawa et de North Bay en Ontario, vers l’est autour des lacs Kipawa, Hunter et Winneway, et vers l’ouest dans le secteur des sources de la rivière Montréal et du lac Timagami. 
 
L’histoire religieuse possède également ses propres frontières sans cesse en mouvement, fondées sur le diocèse catholique. Le Témiscamingue relève d’abord du diocèse de Montréal, puis de ceux d’Ottawa, de Pembroke, d’Haileybury et de Timmins. Le territoire religieux du Témiscamingue québécois est indissociable de celui du Témiscamingue ontarien. Au milieu du XIXe siècle, il englobe l’Abitibi, la baie James et une partie de la Mauricie. Graduellement, les frontières se limitent à celles du Témiscamingue québécois et ontarien, incluant Rouyn-Noranda et Malartic. Depuis les années 1970, le Témiscamingue fait partie du diocèse de Rouyn-Noranda. 
 
Pour le secteur de l’exploitation forestière, la région s’avère également beaucoup plus étendue que l’actuelle MRC de Témiscamingue. Tout au long du XIXe siècle, le Témiscamingue fait partie de l’Outaouais supérieur. Il s’avère également difficile d’isoler les activités québécoises et ontariennes de cette région. Les marchands de bois travaillent dans le Témiscamingue ontarien et dans le Témiscamingue québécois, déplaçant leurs bûcherons d’une province à l’autre. Au début du XXe siècle, les activités forestières se déplacent vers le nord et vers l’est de l’Abitibi, pour inclure le secteur du parc de La Vérendrye. En ce qui concerne l’exploitation minière, le Témiscamingue fait partie d’une zone s’étendant des deux côtés du lac du même nom ainsi que dans le secteur de Rouyn-Noranda. 
 
Les délimitations du district judiciaire du Témiscamingue changent elles aussi à plusieurs reprises. À la fin du XIXe siècle, le Témiscamingue constitue une division du comté de Pontiac. Il devient, au début du XXe siècle, un territoire autonome qui englobe également l’Abitibi naissante. Dans les années 1930, ses frontières rétrécissent à la suite du retrait de la partie nord de l’Abitibi. Jusque dans les années 1970, le Témiscamingue inclut le secteur de Rouyn-Noranda. En 1979, ce dernier choisit de se retirer du Témiscamingue et de former sa propre MRC, entraînant plusieurs localités du nord du Témiscamingue qui avaient été fondées lors des programmes de colonisation dirigée dans les années 1930 et 1940. 
 
Ainsi, même si les limites territoriales du Témiscamingue actuel servent de point de départ à la construction de son histoire, on remarque que les frontières historiques varient considérablement d’une thématique à l’autre. Il faut donc tenir compte des frontières propres à chacune des thématiques, même si elles s’avèrent plus larges que celles de la région d’appartenance, lesquelles sont en principe plus près des préoccupations des amateurs d’histoire. 
 

Bibliographie :

Clarke, P.D. « Régions et régionalismes en Acadie : Culture, espace, appartenance ». Recherches sociographiques, vol. XLI, no 2, 2000, p. 299-365. 
Proulx, Marc-Urbain. « Appartenance, utilités, fonctions. Le cas des milieux MRC du Québec ». Revue canadienne des sciences régionales, vol. XV, no 2, 1992, p. 307-325. 
Riopel, Marc. L’historien et le milieu. Réflexions sur l’application de l’histoire : la publication d’une synthèse historique sur le Témiscamingue. Thèse de doctorat (histoire), Université Laval, 2001, p. 136-143. 
Séguin, Normand. « De la région au rapport spatial : l'espace comme catégorie de l'analyse historique ». Dans La région culturelle. Problématique interdisciplinaire, sous la dir. de Fernand Harvey, Québec, CEFAN, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, p. 69-75. 
Verrette, René. « Pour une conceptualisation de la région : le cas de la Mauricie ». Dans La région culturelle. Problématique interdisciplinaire, sous la dir. de Fernand Harvey, Québec, CEFAN, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, p. 83-95.
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