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L’élevage du mouton
Thème : Économie

L’élevage du mouton dans Charlevoix. De la production de laine à produit d’appellation contrôlée

Christian Harvey, Historien, Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 16 septembre 2005


La notoriété nouvelle des produits du terroir québécois remet à l’ordre du jour l’agneau de Charlevoix comme une viande fort recherchée par les gastronomes. Pourtant, pendant longtemps, l’élevage du mouton dans la région vise, en tout premier lieu, à assurer l’approvisionnement en laine des habitants, puis celui de la petite industrie locale. Les anciens ne raffolaient guère de la chair de cet animal qui, selon l’expression populaire, « goûtait la laine ». 
 
Au début du 19e siècle, l’agriculture dans Charlevoix se structure autour de la production de céréales et, tout spécialement, le blé dont on tire la farine nécessaire à la production du pain. Plusieurs agriculteurs s’adonnent également à l’élevage du mouton. Il s’agit – et de loin – du plus important cheptel présent dans Charlevoix devançant, et ce, pendant longtemps, ceux du cheval, des vaches laitières et du porc. Ainsi, en 1901, alors que le cheptel ovin est en déclin, on recense encore 17 519 moutons, mais seulement 2 911 chevaux, 7 398 vaches laitières et 5 429 porcs. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. Le mouton semble bien s’acclimater au relief sinueux et montueux de la région. De plus, il est peu exigeant en ce qui concerne ses besoins alimentaires et n’implique pas la construction d’infrastructures coûteuses pour l’hiver. Mais surtout, il permet de rencontrer les besoins domestiques en laine pour la confection des vêtements de même que ceux de la petite industrie locale. 
 
En effet, la laine des agriculteurs remise aux moulins à carder de Baie-Saint-Paul et de La Malbaie permet de procurer un revenu d’appoint aux familles de la région. En 1852, le comté de Charlevoix se classe au 11e rang (sur 36) en ce qui concerne la production de laine. Néanmoins cette production semble décliner dans la deuxième partie du 19e siècle. Quand une manufacture de laine ouvre ses portes en 1900, à Baie-Saint-Paul, dans le secteur du Bas-de-la-Baie, le journal L’Écho de Charlevoix conclut, à ce moment, à la renaissance d’une industrie presque totalement disparue. 
 
La qualité de la laine semble elle-même quelquefois incertaine avec le mouton commun de Charlevoix qui est, pour la plupart, de descendance Oxford ou Leicester. On tentera sans succès dans les années 1920, avec la renaissance de l’artisanat liée à la Croisière du Saguenay, à l’amélioration des races, notamment avec l’implantation des moutons Shropshire. Cette tentative est un échec. Vers 1940, ces derniers ont pratiquement disparu. L’approvisionnement en laine se fait donc, pour les produits du terroir supposément « traditionnels », principalement hors de la région.
 
Autre désavantage pour le mouton, c’est que les Charlevoisiens, comme bien d’autres Québécois d’autrefois, ne raffolent guère de sa viande. En effet, le mouton apprêté d’alors est le plus souvent une bête âgée ayant déjà procuré de la laine pendant quelques années et dont l’alimentation ne favorise pas nécessairement une expérience culinaire mémorable. Néanmoins, une partie de la production peut s’écouler à Montréal, là où la communauté juive exige une quantité notable d’agneau. 
 
Le cheptel ovin connaît un déclin rapide à partir des années 1930. Ce mouvement s’avère plus prononcé dans la partie est de la région et tout spécialement dans la région immédiate de La Malbaie. Plusieurs facteurs favorisent ce phénomène selon l’économiste François-Albert Angers. Les parasites intestinaux semble-t-il apportés par les moutons Shropshire, la faible production de foin en hiver, mais surtout les attaques incessantes des chiens et des ours. De plus, rapporte Angers, « les bêtes actuelles sont dégénérées et peu prolifiques (on n’a pas la moyenne d’un agneau par brebis). » À ce moment, l’élevage des moutons dans Charlevoix rapporte en moyenne de 35 à 60 dollars par village, soi environ 20 % pour la laine et 80 % pour la viande. L’élevage des moutons disparaît alors presque totalement dans Charlevoix dont l’agriculture privilégie surtout l’élevage laitier, porcin et de volailles. 
 
Au cours des dernières années, la production de l’agneau a refait surface notamment grâce à l’initiative de la Ferme Éboulemontaise. Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation étudie actuellement la possibilité d’accorder une appellation réservée pour l’agneau de Charlevoix. Une occasion pour les Charlevoisiens de se réconcilier avec un produit des plus succulents ! 


Bibliographie :

François-Albert Angers. Inventaire des ressources naturelles et industrielles 1942. Comté municipal de Charlevoix. Québec, Ministère de l’industrie et du Québec. 1942. 233 p. 
Normand Perron et Serge Gauthier. Histoire de Charlevoix. Québec, Presses de l’Université Laval, 2000. 387 p.
Normand Perron. L’État et le changement agricole, 1850-1950. Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2003. 318 p. 
Lynda Villeneuve. Paysage, mythe et territorialité : Charlevoix au XIXe siècle. Pour une nouvelle approche du paysage. Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 1999. 335 p. 
 
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