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La toponymie au XXe siècle
Thème : Culture

La toponymie dans Charlevoix au XXe siècle. Une toponymie nationale

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. Notre-Dame-des-Monts, 26 septembre 2002


La toponymie du XXe siècle n’est plus l’apanage des découvreurs ou des habitants de la région. Le territoire est parcouru et connu depuis longtemps. Les noms de lieux retenus au cours du XXe siècle proviennent surtout des institutions de l’état québécois chargées de réglementer la toponymie.
 
La présence de villégiateurs et de touristes anglophones apporte peu de toponymes de langue anglaise sinon ceux qui sont déformés par le passage de l’anglais au français. Le cas de d’un rang de Clermont où les estivants vont en pique-nique et où il y a beaucoup de goéland passe ainsi de « seagull » à « snigoll » pour la population locale. Le cas de l’expression « Murray Bay » est cependant très intéressant. Au XXe siècle cette expression sert à désigner le secteur touristique comprenant les municipalités de Pointe-au-Pic, la Malbaie, Cap-à-l’Aigle. À l’origine, soit à partir de 1762, le seigneur John Nairne avait baptisé sa seigneurie du nom de Murray Bay afin de rendre hommage au gouverneur anglais James Murray. Le territoire de la seigneurie de Murray Bay comprenait alors le secteur de l’actuel Saint-Irénée à La Malbaie jusqu’à la rive ouest de la rivière Malbaie. Cependant, la désignation Murray Bay n’est pas en usage dans la population locale et l’appellation Murray Bay est utilisée presque uniquement par les touristes et les villégiateurs.
 
Les nouvelles municipalités formées au XXe siècle sont des détachements d’entités municipales plus anciennes et elles n’adoptent pas de noms très originaux. Le nom de la municipalité de Clermont érigée civilement en 1935 a été formé par le jumelage des mots « Clair » et « Mont ». Il semble que le fait que le curé-fondateur de Clermont, l’abbé Félix-Antoine Savard, souhaite honorer la mémoire philosophe Blaise Pascal né à Clermont-Ferrand a pesé lourdement dans le choix de cette appellation. En 1916, le toponyme cap à l’Aigle qui a désigné tout d’abord un cap devient aussi le nom d’une municipalité nommée Cap-à-l’Aigle.
 
Les pittoresques noms de rangs connaissent un triste sort au XXe siècle. Sous les pressions du clergé, les noms de rang à saveur populaire adoptent des désignations religieuses. Parmi d’autres : le rang Pousse-pioche devient rang Saint-Thomas, Cache toé ben se transforme en Sainte-Christine et l’ancienne appellation de rang Miscoutine qui remonte au début du XVIIe siècle prend le nom de rang Sainte-Philomène. Malgré tout, la population locale conserve le souvenir des appellations traditionnelles et leurs noms se maintiennent grâce à la tradition orale sans que jamais ces toponymes populaires n’apparaissent sur la carte. 
 
Des personnages historiques importants de Charlevoix sont honorés par la Commission de Toponymie du Québec. Il y a donc un Mont Gabrielle-Roy à proximité de Petite-Rivière-Saint-François, un Mont Félix-Antoine-Savard dans le Parc national des Hautes-Gorges, un Mont Alfred-Bergeron dans la municipalité de Notre-Dame-des-Monts. Il y a aussi un Mont Laure-Gaudreault mais il est situé dans le secteur de L’Anse-Saint-Jean et non sur le territoire de Charlevoix qui ne manque pourtant pas de montagnes. Ainsi, en janvier 1996, la Commission de Toponymie du Québec désigne plusieurs monts de Charlevoix situés dans le Parc des Grands-Jardins du nom de différentes villes où se sont tenus des Sommets de la Francophonie (Mont Paris, Mont Dakar etc.). Cette décision provoque l’opposition des maires de la MRC de Charlevoix qui après réflexion décident finalement d’avaliser ces nominations.
 
La toponymie de Charlevoix ne cesse donc pas d’évoluer et de se recréer. Le peuple n’est plus le seul à décider des noms de lieux puisque l’autorité gouvernementale agit désormais sur le plan légal à cet effet, il n’en demeure pas moins le principal créateur de la toponymie charlevoisienne. Il conserve ainsi son pouvoir d’imaginer les lieux et de leur accorder les appellations qui témoignent de l’histoire et du vécu régional.


Bibliographie :

Perron, Normand et Serge Gauthier. Histoire de Charlevoix. Québec, PUL-IQRC, 2000, p 336-338.
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