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Sir Rodolphe Forget
Thème : Économie

Sir Rodolphe Forget (1861-1919) : financier retors ou villégiateur-mécène ?


À la fin du 19e siècle, le financier canadien-français Rodolphe Forget s’est taillé une place importante dans le monde des affaires alors largement dominé par les Anglo-canadiens. Il s’agit d’un personnage audacieux, spontané, controversé… Il contrôle en compagnie de son oncle Louis-Joseph de multiples conseils d’administration d’entreprises et notamment celui de la Montreal Light, Heat and Power dont le monopole de l’électricité à Montréal n’est pas sans susciter de l’opposition. Ils tentent alors de museler celle-ci. Toutefois, ce villégiateur-mécène a joué un rôle important dans la modernisation économique de Charlevoix en amenant le chemin de fer dans la région, l’usine de pâte à papier à Clermont et le Manoir Richelieu. Il se fait construire une résidence d’été à Saint-Irénée en 1901 et devient député fédéral du comté de Charlevoix de 1904 à 1917. Alors, Rodolphe Forget : financier retors ou villégiateur-mécène? 
 
Né à Terrebonne le 10 décembre 1861, Rodolphe Forget prend rapidement contact avec le milieu des affaires. Son oncle Louis-Joseph Forget débute son apprentissage, alors qu’il n’a que quinze ans, dans sa maison de courtage, la plus importante de Montréal : la L.J. Forget et Compagnie. En 1890, il est admis à titre d’associé. Toutefois, ce sont ses activités à la Bourse de Montréal qui font connaître Forget. Rodolphe et son oncle tirent partie de l’accroissement de l’activité industrielle à la fin du 19e siècle et investissent dans de nouveaux secteurs, notamment l’hydro-électricité. Forget devient rapidement millionnaire. Il met également de l’avant des projets dans Charlevoix
 
Rodolphe Forget connaît bien la région de Charlevoix. Il se fait ériger en 1901 une résidence d’été à Saint-Irénée qu’il nomme Gil’Mont. La villégiature est également un moyen privilégié d’élaborer des contacts d’affaires et Charlevoix est alors un site intéressant où se regroupent de nombreux hommes d’affaires surtout anglophones en vacance à leurs villas sur le boulevard des Falaises à Pointe-au-Pic. Forget joue un rôle important dans la modernisation économique de Charlevoix. Il aide au développement de l’industrie touristique. En 1894, son oncle et un groupe d’affaires prennent le contrôle de la Richelieu & Ontario Navigation Company dont la flotte de luxueux navires effectue la Croisière du Saguenay. Rodolphe entre au conseil d’administration de l’entreprise. En 1899, la Richelieu & Ontario débute la construction du Manoir Richelieu dans le secteur de Pointe-au-Pic. En 1904, Rodolphe Forget devient président de l’entreprise. 
 
Forget s’intéresse également à l’exploitation des pâtes et papiers ainsi qu’à l’hydro-électricité dans Charlevoix. Dès 1903, Forget entre au conseil d’administration de la Labrador Electric and Pulp Co et en devient peu à peu l’actionnaire majoritaire. En 1906, il fonde la Murray Bay Lumber & and Pulp Company, devenue en 1909 la East Canada Power and Pulp Co Limited. Il fait l’acquisition de la Labrador Electric and Pulp qui dessert en électricité La Malbaie et ses environs. En 1911, les travaux de construction de l’usine de pâte mécanique débutent. En 1912, l’usine enclenche ses activités. À la suite de la faillite de la East Canada, les frères Timothée et Charles Donohue deviennent les propriétaires de l’entreprise qui amène la création du géant des pâtes et papiers Donohue aujourd’hui sous le contrôle de l’Abitibi Consolidated.
 
Les activités de Rodolphe Forget ne font toutefois pas l’unanimité. Il est propriétaire majoritaire de la Montreal Light, Heat and Power Company (formée en 1901) qui fournit en électricité et en gaz la ville de Montréal. Toutefois, ce monopole ne fait pas le plaisir de tout le monde. L’entreprise peut élever à sa guise les tarifs de ces produits nécessaires aux citoyens de faibles revenus. Des chroniqueurs ouvriers (Jules Helbronner, J.-A. Rodier) de la Presse et Olivar Asselin s’attaquent vivement à ce « trust ». L’équipe d’Horminas Laporte élue à la mairie de Montréal place cette question au cœur de leur administration. Forget et son oncle tentent de contrer la grogne grandissante à leur égard sur le front de l’information et de la politique. C’est à ce moment que Rodolphe Forget décide de se présenter en politique. 
 
C’est dans Charlevoix que Forget offre sa candidature aux élections fédérales de 1904 sous la bannière conservatrice. Il ne cache pas sa volonté de servir ses propres intérêts économiques d’abord et avant tout. Rodolphe Forget et son oncle désirent jouir d’une influence politique et mènent le projet de s’emparer de la Presse, journal libéral critiquant le monopole de Montreal Light, Heat and Power. Le projet avorte, mais le scandale fait la une des journaux montréalais. Par chance, les électeurs de Charlevoix ne sont pas vraiment au courant de cette histoire montréalaise… L’adversaire de Forget à l’élection de 1904 est le libéral Charles Angers. Olivar Asselin participe alors activement à la campagne aux côtés de ce dernier. Cinglant, il résume sa vision du candidat Forget: «C ombien le comté, messieurs? Je vous achète! J’ai besoin de vous pour MES AFFAIRES! J’ai encore des compagnies à lancer, des monopoles à créer, des rivaux à étrangler, des moutons à tondre, des yeux à faire pleurer, des bourses à vider. La législature de Québec est à ma merci, mais Ottawa résiste […] ». Il multiplie les cadeaux aux curés, fait venir Mgr Bruchési par bateau à Saint-Irénée… Il l’emporte de justesse par 89 voix. Forget demeure député de Charlevoix jusqu’en 1917 mais ne devient jamais ministre. L’une de ses promesses électorales de 1904 est la construction du chemin de fer reliant Saint-Joachim à La Malbaie, projet qu’il mène à terme. 
 
En 1905, Forget fonde en effet la Compagnie Québec, Charlevoix et Saguenay qui doit se charger de la construction d’une ligne de chemin de fer entre Saint-Joachim et La Malbaie. L’entreprise connaît toutefois des difficultés financières. Les travaux débutent en 1910-1911. Décédé depuis le 19 février 1919, Rodolphe ne peut participer à l’inauguration du chemin de fer le 1er juillet 1919. 
 
Rodolphe Forget est, comme le rappelle l’historien Jack Jedwab, « parmi les personnages les plus controversés du début du 20e siècle au Canada» nous rappelle un biographe. Financier retors ou villégiateur-mécène? Ses actions ne sont certes pas désintéressées. La politique sert avant tout ses intérêts financiers. Il tire partie, avant la nationalisation, du monopole d’alimentation électrique de Montréal aux dépens des plus démunis. Toutefois, peut-on imaginer la région de Charlevoix au 20e siècle sans le chemin de fer, l’usine de pâtes et papiers de Clermont et le Manoir Richelieu? Le site de sa villa est devenu le camp musical du Domaine Forget à Saint-Irénée. Forget reste ainsi un des seuls financiers à vouloir développer la faible infrastructure industrielle de Charlevoix au 20e siècle. 
 
 
Bibliographie :

Olivar Asselin. « Dans Charlevoix », Le Nationaliste, 9 octobre 1904.
Jack Jedwab. « Forget, Sir Rodolphe ». Dans Dictionnaire biographique du Canada. Vol. XIV, p. 399.
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