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Au temps du régime seigneurial
Thème : Société et institutions

Au temps du régime seigneurial. Les seigneuries de Charlevoix

Christian Harvey, Historien, Société d'histoire de Charlevoix. La Malbaie, 19 mars 2002

Peuplé dès 1675, Charlevoix est l’un des plus vieux terroirs québécois. Une partie importante de son territoire est ainsi concédée dès la fin du 17e siècle en seigneuries. Le potentiel forestier dans la seigneurie de Beaupré - dans le secteur de Baie-Saint-Paul - et de La Malbaie, et la pêche aux marsouins à l’île aux Coudres intéressent dans un premier temps les seigneurs qui ne résident pas dans la région. Toutefois, des colons venus notamment de la Côte-de-Beaupré viennent peupler les seigneuries après 1675. Les seigneurs ne réussissent toutefois pas à percevoir des revenus importants. La vie quotidienne de ces colons demeure également encadrée par cette institution.
 
Voir illustration Année de concessions des seigneuries de Charlevoix

La plus ancien fief concédé dans Charlevoix est la seigneurie de Beaupré le 15 janvier 1636. Son territoire s’étend de la rivière Montmorency, à Beauport, à la rivière du Gouffre à la Baie-Saint-Paul. Antoine Cheffault de la Regnardière, de la Compagnie des Cent-Associés en est alors l’administrateur. Il faut cependant attendre l’acquisition de l’ensemble des parts de cette seigneurie par Mgr de Laval, du Séminaire de Québec en 1668 avant que débute l’exploitation de sa portion charlevoisienne. Il s’intéresse d’abord à l’exploitation de la forêt et d’une ferme à la Baie-Saint-Paul : la Goudronnerie royale (acquise en 1675), un moulin à scie (construit en 1685) et même une ferme est donnée en location à des fermiers. Le Séminaire de Québec freine la colonisation de Baie-Saint-Paul jusqu’en 1710. Seul le petit territoire riverain de Petite-Rivière-Saint-François est concédé. 
 
La première concession de la seigneurie de La Malbaie est faite le 21 décembre 1653 à Jean Bourdon. Son territoire s’étend alors du Cap-aux-Oies, aux Éboulements, à la rivière Noire, à Saint-Siméon. La seigneurie retourne au Domaine du roi en 1667, son propriétaire s’en souciant peu. Le 7 novembre 1672, elle est concédée à Philippe Gaultier de Comporté. Sous son administration débutent une exploitation forestière et une culture du sol. Gaultier de Comporté fait également construire un moulin à farine et à scie. Ses successeurs continuent ses activités. Toutefois, l’entreprise est peu rentable. Le 29 octobre 1724, l’intendant Bégon rachète la seigneurie et la réintègre au Domaine du Roi. 
 
Étienne Lessart tente en 1683 d’obtenir la seigneurie de l’île aux Coudres mais demeure incapable de faire reconnaître ses droits. Le Séminaire de Québec fait alors l’acquisition de l’île et des battures le 16 octobre 1687. L’institution désire des revenus de la pêche aux marsouins dont l’huile possède une valeur marchande. La colonisation de l’île est interdite jusqu’en 1710. 
 
La seigneurie des Éboulements, s’étendant d’ouest en est de la seigneurie du Gouffre aux Cap aux Oies, est concédée en 1683 à Étienne Lessart. Ce dernier ne s’y établit jamais. Pierre Tremblay, un simple colon, en fait l’acquisition en 1710 afin d’assurer une terre à ses enfants et aux proches de la famille. La seigneurie possède ainsi un caractère familial fort prononcé. 
 
La seigneurie du Gouffre est concédée à Pierre Dupré le 16 décembre 1682. Il s’agit d’un territoire minuscule qui permet à la famille de Dupré de s’y installer. À sa mort survenue en 1723, la seigneurie est habitée par sa seule famille. 
 
Concédées dès la fin du 17e siècle, les seigneuries demeurent peu peuplées et leurs administrateurs sont davantage attirés par des activités comme le bois et la pêche aux marsouins. Toutefois, le peuplement progressif de leurs seigneuries permet quelque peu d’accroître leurs revenus. 
 
En effet, le mode de propriété seigneurial appliqué dans la colonie permet de tirer des revenus liés à la présence de colons. Le censitaire installé sur sa seigneurie doit lui verser à chaque année cens et rentes (somme généralement faible), le 1/14e du grain moulu obligatoirement à son moulin (droit de banalité) et le 1/12e du produit de la vente de sa terre (lods et vente). De plus, il doit donner une part des pêches effectuées sur la seigneurie. Des revenus annuels appréciables que le seigneur peut réclamer. Vient se greffer à ceci des privilèges comme des corvées. 
 
Rapidement, les terres sont concédées à Baie-Saint-Paul en deux vagues : l’une en 1716, l’autre en 1736. Les colons doivent alors se tourner vers les hauteurs de la vallée du Gouffre. Le Séminaire de Québec peut donc ajouter ces revenus venant du secteur de Baie-Saint-Paul à ceux de ses autres seigneuries dont celle de l’île aux Coudres ouverte au peuplement après 1710. En 1761, James Murray concède à John Nairne et Malcolm Fraser respectivement les seigneuries de Murray Bay et Mount Murray. Nairne, militaire peu fortuné, désir tirer profit de sa seigneurie et concède des terres dès 1764. Toutefois, il faut plusieurs années avant de voir des colons venir s’établir sur sa seigneurie. Il meurt en 1802 sans avoir acquis la richesse espérée au début. Malcolm Fraser s’intéresse peu pour sa part à sa seigneurie charlevoisienne. Toutefois, en homme d’affaire averti, il cumule les seigneuries et les parties de seigneuries. Fraser est ainsi plus à l’aise que son homologue Nairne. 
 
La seigneurie de Les Éboulements est vendue en 1810 à Pierre de Sales LaTerrière. Ce personnage recherche surtout un statut social particulier, car son acquisition est peu lucrative. La seigneurie du Gouffre, acquise par Stanislas Drapeau, permet de tirer des revenus dérisoires. Ainsi, l’acquisition d’une seigneurie dans Charlevoix demeure peu rentable si elle n’est pas liée à la possession de d’autres seigneuries. 
 
Les colons charlevoisiens critiquent rarement leur encadrement par le régime seigneurial. Toutefois, des habitants de la seigneurie de Murray Bay s’opposent vers 1790 à la volonté du seigneur John Nairne de prendre profit sur la pêche au « harpon et flambeau » effectuée dans la baie de la rivière Malbaie. Il faut l’intervention du curé Joseph Keller pour calmer les esprits. Le régime seigneurial est finalement aboli en 1854. Toutefois, ce n’est guère à l’avantage des censitaires. Ils doivent verser au seigneur l’équivalent des droits seigneuriaux ou payer une rente constituée à vie. En 1935, cette mesure est levée. 
 
 
 
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