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La Malbaie et Murray Bay
Thème : Économie

La Malbaie et Murray Bay (1608-1900). À l’origine de l’histoire touristique de Charlevoix

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 8 juillet 2002

 

La Malbaie ou Murray Bay? Certains se demandent s’il s’agit bien du même lieu. En fait, le nom de La Malbaie vient de Samuel de Champlain qui en 1608, constatant le fond vaseux de la rivière du secteur la nomme rivière platte ou Malle Baye. L’appellation la Malbaie est associée à une seigneurie sous le régime français à compter de 1653.
 
Toutefois, avec le changement de régime consécutif à la Conquête Anglaise, la Malbaie tombe sous la responsabilité de seigneurs écossais en 1763. John Nairne et Malcolm Fraser sont deux officiers ayant combattu sur les plaines d’Abraham pour la couronne Britannique. Ils se rendent dans le secteur de La Malbaie pour le dévaster au cours des événements guerriers de l’été 1759. Ils sont toutefois fort impressionnés par la beauté des paysages de ce lieu qui leur rappelle leur Écosse natale. Nairne et Fraser demandent alors au gouverneur James Murray de leur accorder cette seigneurie. Le gouverneur acquiesce sans délai à leur demande. Afin de lui rendre hommage, Nairne et Fraser nomme le secteur Murray Bay en se divisant deux territoires en seigneurie soit la rive ouest de la rivière Malbaie (seigneurie Murray Bay appartenant à Nairne) et la rive est (seigneurie de Mount Murray sous la gouverne de Malcolm Fraser). 
 
À ce moment Murray Bay a-t-il effacé La Malbaie? Pas totalement même si les administrations seigneuriale, paroissiale (Saint Étienne de Murray Bay) ou à compter de 1845 sur le plan municipal utilisent le vocable Murray Bay, le nom de la Malbaie demeure en usage pour la population très majoritairement francophone de la région. Après la Conquête, Murray Bay prend le pas sur La Malbaie surtout à cause de l’utilisation de ce nom par l’industrie touristique dans le sillage des seigneurs écossais Nairne et Fraser. Si La Malbaie correspond seulement au territoire d’une municipalité locale, le vocable Murray Bay prend un sens élargi et désigne en fait tout le secteur de la vallée de la rivière Malbaie pour les touristes et villégiateurs de passage dans Charlevoix. 
 
Quels ont été les premiers touristes à visiter Charlevoix? Peut-être ces prisonniers américains dans la foulée de la guerre d’indépendance mis sous la responsabilité du seigneur Nairne à l’hiver 1779-1780 et qui s’évadent dans la région sans jamais être repris? Sans doute plus sérieusement des amis et visiteurs des seigneurs Nairne et Fraser venus pêcher le saumon sur la rivière Malbaie au début du 19e siècle. Mais la réputation touristique de Murray Bay s’impose surtout grâce à des voyageurs venus par bateau de croisière et qui débarquent au quai de Pointe-au-Pic pour un séjour estival surtout après 1840. C’est alors l’heure de gloire de Murray Bay, site touristique attirant une clientèle en quête de grande nature, de calme et d’air pur, à l’heure où les grandes villes américaines et canadiennes sont soumises à une forte industrialisation.
 
Au milieu du XIXe siècle, la popularité de Murray Bay est si grande que l’écrivain Arthur Buies écrit : « Il y a dix ou quinze ans, à peine trouvait-on dans cet endroit appelé la Pointe-aux-Pics plus de vingt maisons; La Malbaie était inconnue du touriste : depuis les cottages y ont surgi de toutes parts et chaque année en voit accroître le nombre toujours insuffisant... La grève est couverte, au beau temps, de baigneurs des deux sexes, et les hôtels regorgent de monde. »
 
Parmi les hôtels les plus réputés de la région à cette époque, il faut signaler celui érigé par John Chamard à compter de 1867. Le Chamard’s Lorne House possède une capacité de 90 chambres. Suite au décès de John Chamard, sa femme Marguerite Louisa et surtout ses enfants Bill et Jessie Chamard dirigent l’hôtel. Le Chamard’s Lorne House n’est pas un établissement de grand luxe et ne s’y retrouvent ni électricité, ni gaz. Il plaît néanmoins à une large clientèle en quête de charme champêtre. Cet hôtel surplomble le fleuve Saint-Laurent. En 1898, à la suite de difficultés financières, le Chamard Lorne’s House est vendu à la Richelieu Ontario qui projette d’établir à proximité un hôtel de prestige. L’édifice du Chamard Lorne’s House est par la suite démoli.
 
Au tournant du XXe siècle, le secteur de Murray Bay jouit désormais d’une grande réputation sur le plan touristique. Les vapeurs de la Compagnie Richelieu et Ontario font de nombreuses escales au quai de Pointe-au-Pic construit en 1853. Le tourisme est devenu une activité majeure dans la région. Un réseau d’auberges et de maisons de pension existe pour accueillir les touristes mais il ne répond bientôt plus à la demande. La construction du Manoir Richelieu en 1898 marque ainsi une étape nouvelle de l’industrie touristique à Murray Bay et dans Charlevoix.
 
 
Bibliographie :

Gauthier, Serge. « La petite histoire d’un grand hôtel », Revue d’histoire de Charlevoix, 25, juin 1997, p. 9-15.
Perron, Normand et Serge Gauthier. Histoire de Charlevoix. Québec, PUL-IQRC, 2000. 387 p., voir p. 315-321.
 

 

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