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La mi-carême dans Charlevoix
Thème : Société et institutions

La mi-carême dans Charlevoix

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 21 mai 2002

Le Carême est une pratique issue de la tradition catholique où les fidèles sont invités par leurs pasteurs « à jeûner et à faire abstinence ». C’est une exigence parfois difficile à respecter surtout pour les travailleurs forestiers qui doivent exécuter leurs tâches en s’alimentant très peu. Mais, tous doivent s’astreindre au jeûne du Carême à moins qu’ils soient « une personne malade ou encore un enfant en bas âge ». Cette période du Carême dure quarante jours. Toutefois, les Charlevoisiens d’hier imposent une trève au Carême en célébrant la mi-carême.
 
La mi-carême s’avère une fête populaire fort appréciée dans la région de Charlevoix au XIXe et jusqu’au milieu du XXe siècle. Ces festivités se situent au milieu du Carême soit environ 20 jours après le début du temps d’abstinence. La mi-carême peut durer de 3 à 7 jours dans certains villages. C’est une dérogation évidente aux préceptes du Carême. Les curés des paroisses de Charlevoix dénoncent avec force cette pratique et ils font des sermons très sévères à leurs ouailles à ce sujet.
 
La fête de la mi-carême ne se distingue pas beaucoup de celle du Mardi Gras. Elle comporte des déguisements et des masques permettant aux participants de se rendre dans les maisons de leur village afin de savoir s’ils seront ou non reconnus. La chose n’est pas si simple dans les localités de Charlevoix où tout le monde se connaît. Le vainqueur de la mi-carême est celui qui parvient le mieux à dissimuler son identité. Les femmes ne participent à la fête que comme spectatrice car celles qui oseraient y participer risqueraient de perdre leur réputation et d’être jugées de « mauvaise vie ». La mi-carême est une affaire d’homme et comme l’alcool se mêle à la fête, il paraît souhaitable que les femmes s’abstiennent de se déguiser et de « courir les maisons ».
 
Les femmes pourtant sont affectées à la fabrication des costumes. Il faut se préparer longtemps à l’avance afin de s’assurer d’un déguisement permettant de ne pas être reconnu. Il faut même plusieurs déguisements car les soirées de la mi-carême sont souvent rattachées à un thème: mi-carêmes « chics » ou encore « en guenille »; soirées des costumes d’animaux; costumes de Pierrot. Les personnages de la « Vieille » ou du « Vieux » sont aussi fort appréciés. Parfois, la mi-carême prend un côté un peu revanchard alors que certains se déguisent ou imitent des notables de la paroisse comme le médecin, le notaire ou encore le curé. À l’époque il n’était pas nécessaire d’être « politiquement correct » et l’on se permettait même d’imiter les boiteux ou les bossus de la paroisse.
 
Afin de constater jusqu’à quel point la pratique de la mi-carême dérange les curés de Charlevoix, il suffit de lire les divers Cahiers de prônes des paroisses. Certains curés s’opposent catégoriquement comme celui de La Malbaie en 1909:
 
« De cette sotte coutume, il y a quelque chose d’immoral. Ces grossiers personnages qui s’appellent mi-carême commettent bien des fautes par leurs mauvaises paroles à double sens et par leur conduite répréhensible! Ils ne sont pas gênés...De plus il y en a qui pour se donner encore plus de façon se mettent chauds. Ils trouvent alors des gens sans cœur et sans morale qui pour quelques piastres leur vendent cette liqueur diabolique... »
 
En dépit de leurs dénonciations, les curés de Charlevoix doivent toutefois constater que la population continue de fêter la mi-carême et la plupart des Charlevoisiens sont heureux d’accueillir les joyeux fêtards dans leur maison. La plupart des curés émettent un interdiction à la mi-carême comme à l’île aux Coudres en 1914 : « Pas de mi-carême. Coupables les maisons qui les laissent entrer... ». Plusieurs années plus tard, soit en 1965, le curé de l’île aux Coudres se fait un peu plus souple : « la mi-carême dans la paroisse... ici... sera permise dans le sens de tolérée. » Rien n’y fait pourtant et la fête se poursuit!
 
Ce sont précisément les changements vécus au sein de l’Église catholique qui auront finalement raison de la mi-carême. En effet, après le Concile Vatican (vers 1964) la hiérarchie catholique assouplit quelque peu ses exigences au sujet du Carême. En ce contexte, il devient plutôt inutile de fêter la mi-carême alors que presque plus personne ne jeûne! La fête perd son sens premier de protestation populaire contre un Carême jugé trop rigoureux. Il faut dire que les mentalités changent et que le fait d’accueillir des fêtards dans les maisons n’est plus aussi bien accepté. Le temps de la mi-carême fait désormais partie d’une époque révolue. La pratique populaire de la mi-carême s’est toutefois maintenue comme activité communautaire à l’île aux Grues. Dans Charlevoix, dès 1965 environ, la pratique de la mi-carême a déjà disparu. Il nous reste toutefois comme un témoignage unique, les belles images du cinéaste Pierre Perrault qui dans son film intitulé « Pour la suite du monde » a filmé l’une des dernières fêtes de la mi-carême à l’île aux Coudres. 
 


Bibliographie :

Gauthier, Serge. « La mi-carême dans Charlevoix », Revue d’histoire de Charlevoix, 35, novembre 2000, p. 2-5.
Le film « Pour la suite du monde » de Pierre Perrault est disponible en coffret vidéo auprès de l’Office national du film du Canada.
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