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Le mal de la Baie-Saint-Paul
Thème : Société et institutions

Le mal de la Baie-Saint-Paul

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 4 juin 2002


Épidémies et maladies contagieuses, dévastations des récoltes, tremblements de terre sont parmi les plus terribles évènements à survenir dans le quotidien des Charlevoisiens d’autrefois. Toutes ces épreuves restent mémorables. Elles reviennent hanter longtemps la mémoire populaire. Aucune pourtant ne fait autant parler d’elle que le terrible mal de la Baie-Saint-Paul qui dévaste la région entre 1782 et 1796.
 
Mais en quoi consiste donc cette maladie? Sa source est-elle vraiment en provenance du secteur de Baie-Saint-Paul? Quels en étaient les symptômes? Combien de personnes ont été atteintes? Autant de questions auxquelles nous pouvons désormais apporter des réponses grâce au travail de l’historien Rénald Lessard. En fait, le mal de Baie-Saint-Paul était certes une maladie plutôt horrible, sans toutefois que son caractère épidémique soit si grand que la rumeur populaire l’a souvent laissé croire.
 
Tentons d’abord d’éclaircir la source de cette affreuse maladie. Le Mal de la Baie-Saint-Paul serait une forme de syphillis nommée « mal écossais » ou « sibbens ». Cela veut-il dire que cette maladie a été apportée par des marins écossais suite à la Conquête? Peut-être bien... mais pas nécessairement puisque le mal de la Baie-Saint-Paul se transmet surtout à cause des mauvaises conditions d’hygiène de l’époque. Il n’en demeure pas moins que le mal possède des caractéristiques fort impressionnantes qui rendent très inquiétantes sa rapide propagation dans la colonie.
 
Les symptômes du mal de la Baie-Saint-Paul sont presque repoussants. La maladie se manifeste par « des petits ulcères sur les lèvres, la langue, l’intérieur de la bouche et les parties secrètes ». Les ulcères contiennent une matière blanchâtre purulente qui peut communiquer l’infection. La maladie peut être mortelle, même si quelques personnes atteintes parviennent quelquefois à en guérir. Les effets progressent rapidement: pourrissement du nez, du palais, des gencives, des dents et des bosses sur le crâne, les os, les doigts. Le malade qui en meurt subit d’intenses douleurs avant de rendre l’âme.
 
Le mal de la Baie-Saint-Paul affecte plusieurs localités de la colonie. Les cas sont cependant très nombreux dans la région de Charlevoix. À Baie-Saint-Paul, 295 cas sont dénombrés et 30,5 % des 966 habitants sont atteints par la maladie. À Petite-Rivière, il y a 33 cas sur 185 habitants (17,8 %). Aux Éboulements 39 cas sont signalés sur 395 habitants (9,9 %). Il y a seulement neuf cas à La Malbaie sur 254 habitants (3,6 %). Ces chiffres sont cependant discutables. Le docteur James Bowman chargé par les autorités de la Colonie de recenser les cas du mal de la Baie-Saint-Paul a tendance à les multiplier car il est payé par tête de personnes malades. Pour le docteur Bowman, plus il y a de cas dénombrés et plus son salaire s’élève. L’appât du gain l’a-t-il incité à hausser le nombre des malades? La plupart des historiens affirment ce fait. Il n’en reste pas moins que les cas sont nombreux dans la région et surtout à Baie-Saint-Paul.
 
Faut-il croire que le mal origine de la Baie-Saint-Paul comme l’affirme bien des légendes populaires. Ou encore de La Malbaie peuplé par quelques Écossais comme l’affirme un historien... originaire de Baie-Saint-Paul. Rien de tout cela n’est mystérieux. Cela ne se réfère pas non plus aux querelles de clocher. Le mal de Baie-Saint-Paul a touché une grande partie de la colonie entre 1782 et 1796 et pas seulement le territoire de Charlevoix. Il n’y a rien qui permet d’affirmer qu’il possède sa source précise à Baie-Saint-Paul ou ailleurs dans la colonie. Toutefois, il est clair que Baie-Saint-Paul a été une localité très touchée par cette maladie. Il est probable qu’à cause de cela cette triste épidémie a été nommée « mal de la Baie-Saint-Paul ». Pour le reste, le mal est partie comme il est venu et sans crier gare. Les cas sont devenus de moins en moins nombreux. Au début, du XIXe siècle, il fait déjà partie des tristes souvenirs. Le mal de la Baie-Saint-Paul fait par la suite souvent les frais de la chronique historique mais il n’est plus possible aujourd’hui de retenir des légendes à son sujet puisque le cas est désormais bien identifié sur le plan médical.
 
 
Bibliographie :

Lessard, Rénald. Le Mal de la Baie-Saint-Paul. Québec, Université Laval-CELAT, 1987. 
107 p.
Tremblay, Jean-Paul-Médéric. Tout un été de guerre. Québec, Société d’histoire de Charlevoix, 1986. 116 p.
 
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