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Travailleurs du papier de Clermont
Thème : Société et institutions

Le syndicat des travailleurs du papier de Clermont (1935-2002). Une action syndicale inspirée de Rerum Novarum

Christian Harvey. Historien. Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 2 octobre 2002

 

En 1891, paraît sous la plume du pape Léon XIII l’encyclique Rerum Novarum. Ce texte considéré comme la charte sociale de l’Église catholique marque profondément les chrétiens soucieux de justice sociale. Dans un monde bouleversé par l’industrialisation, Rerum Novarum défend le droit de la classe ouvrière de revendiquer un « juste salaire » et, à cet effet, préconise pour y parvenir que les catholiques s’unissent au sein d'un syndicat sous la tutelle de l’Église. Àu début du XXe siècle, nombre de catholiques québécois adoptent cette position. En 1907, l’abbé Eugène Lapointe, originaire de Clermont, créé le premier syndicat catholique parmi les travailleurs de la compagnie de Pulpe de Chicoutimi. D’autres associations catholiques seront formées dans les années suivantes et, en 1921, la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada (CTCC) est créée afin de les regrouper. Ce mouvement atteint la petite ville industrielle de Clermont où l’usine de pâtes et papiers Donohue emploie un nombre croissant de travailleurs. 
 
L’espace de l’été 1934, les machines à papier 1 et 2 de l’usine Donohue de Clermont tournent pour la première fois depuis leur installation en 1929. Cette mise en opération temporaire laisse présager des jours meilleurs au moment où les effets de la crise économique se font toujours sentir. Les ouvriers souhaitent dès lors profiter de ce contexte favorable afin de retrouver les emplois perdus et améliorer leurs conditions de travail. À cette époque, le taux horaire moyen est fixé à 18 cents l’heure. Plusieurs travailleurs songent alors à se syndiquer. L’abbé Alfred Bergeron, fondateur de plusieurs associations syndicales catholiques au Saguenay et aumônier des syndicats de Jonquière, et Lucien Gaudreault, ouvrier de Clermont, s’affairent à former un syndicat. Leur réflexion demeure profondément enracinée dans la pensée sociale de l’encyclique Rerum Novarum. Le dimanche 16 juin 1935, à la suite d’une rencontre préparatoire survenue la veille, la première assemblée générale est tenue et 116 travailleurs s’inscrivent aux syndicats catholiques et nationaux de Saint-Philippe de Clermont. La première convention collective n’est toutefois signée que le 7 novembre 1945. Des tensions apparaissent dès les débuts sur le plan de la représentation syndicale, entre catholiques et internationaux. 
 
En 1936, la Donohue Brothers a grand besoin d’embaucher une main-d’œuvre qualifiée destinée à assurer le fonctionnement de son usine de Clermont. Des ouvriers spécialisés provenant d’autres usines au Québec, notamment East Angus et Beaupré, viennent ainsi travailler pour la Donohue Brothers. Ces papetiers sont membres de l’International Brotherhood of Paper Makers Local 340, une organisation syndicale « internationale et neutre », en somme, un syndicat américain et non confessionnel. Dès lors, une rivalité s’installe entre les deux organisations syndicales à l’usine Donohue de Clermont. En 1944, les deux organisations reçoivent la reconnaissance légale de la part du gouvernement. Le curé de Clermont, l’abbé Antoine Grenier, bien que convaincu de l'importance de l’action syndicale, n’accepte pas la présence de ce syndicat international dans sa paroisse. En chaire, il dénonce les membres du Local 340 comme étant des « communistes ». Les internationaux doivent progressivement se tourner vers les paroisses voisines afin de « faire leur religion ». En 1947, l’International perd sa reconnaissance syndicale. Le curé de Clermont peut alors savourer sa victoire. 
 
Catholicisme et syndicalisme demeurent liés pendant longtemps à Clermont. À l’automne 1938, un premier vote de grève est pris contre le travail du dimanche. Le président de la Fédération des producteurs de papiers exprime à la suite de cet événement le point de vue de l’époque à ce sujet : « J’ai bien ri en lisant le passage de votre lettre (lettre écrite par le curé de Clermont) qui me dit le peu de satisfaction du groupe qui aurait bien voulu travailler le dimanche à temps et demi. Nous ne pouvions pas faire de marchandage et le dimanche n’est pas une chose à mettre à l’enchère ». Entre 1940 et 1942, le dimanche donne néanmoins lieu à une production intermittente. D’ailleurs, les mentalités évoluent et, en 1949, il est permis de travailler deux dimanches sur trois. Signe des temps, la Confédération de Travailleurs Catholiques du Canada se laïcise et devient en 1960 la Confédération des syndicats nationaux (CSN). La pratique religieuse devient de plus en plus individuelle, en dehors de l’action syndicale. 
 
L’association syndicale formée le 16 juin 1935 est aujourd’hui devenue le Syndicat des travailleurs du papier de Clermont. Cette organisation a sans conteste permis l’amélioration des conditions de travailleurs de la papetière Dononue, une compagnie qui est devenue une propriété d’Abitibi Consolidated en 2000. 


Bibliographie :

Mathias Dufour. Notre entrée dans le siècle. Clermont, Syndicat des travailleurs du papier de Clermont, 1985. 124 p. 
Serge Gauthier et Christian Harvey. « La Montagne de la Croix : un projet d’Église en milieu ouvrier », Revue d’histoire de Charlevoix, 36, mai 2001, p. 2-6. 
 
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