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Laure Conan
Thème : Culture

Une femme de lettres de Charlevoix (1845-1924). Le triste sort de Laure Conan

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 11 mars 2002

 

Née à La Malbaie en 1845, Félicité Angers devient une des premières femmes de lettres du Québec. Sous le pseudonyme de Laure Conan, cette écrivaine rédige un nombre important d’ouvrages littéraires. Il faut signaler parmi ses publications les plus connues: À l’œuvre et à l’épreuve (1891), L’oublié (1902), La sève immortelle 1925) et surtout Angéline de Montbrun (1884) un roman psychologique étonnant à une époque où les auteurs québécois retiennent surtout les épopées historiques comme genre littéraire. La vie de Laure Conan est difficile. Un grand chagrin d’amour brise son existence. Elle vit isolée, mal comprise par les gens de sa région, sans vraiment obtenir la reconnaissance littéraire qu’elle mérite. Laure Conan meurt en 1924. Son œuvre obtient le respect des critiques littéraires mais son triste sort continue d’émouvoir les lecteurs soucieux de découvrir sa production littéraire. 
 
Quatrième d’une famille de six enfants, Félicité Angers est la fille d’Élie Angers et de Marie Perron. Son père pratique le métier de forgeron et sa mère tient un magasin général au village de La Malbaie. Les revenus du magasin permettent aux parents d’assurer une éducation supérieure à leurs enfants dont au moins trois se font remarquer par leur carrière professionnelle: en plus de Félicité (Laure Conan), ses frères Charles et Élie Angers s’imposent. Le premier (Charles) est un brillant avocat et il devient député fédéral de Charlevoix entre 1896 et 1904, alors que le second (Élie) est notaire à La Malbaie entre 1884 et 1919. 
 
Il faut dire que La Malbaie est au milieu du 19e siècle un village d’environ 4 000 habitants au cœur d’une activité économique fort prometteuse. L’industrie forestière alors très présente s’impose comme lucrative et plusieurs marchands de bois sont alors en affaire à La Malbaie. Cette importance économique de la forêt décroît avec la fin du 19e siècle laissant surtout la place à l’activité touristique. L’ouverture de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean marque cette période et le secteur de La Malbaie paraît bientôt distancé en ce qui concerne le développement forestier. La présence de professionnels dans le milieu subit le même déclin. À l’époque de Laure Conan soit de 1845 à 1924, La Malbaie perd progressivement son statut de chef-lieu régional sur le plan économique. 
 
Il n’est pas facile de vivre à La Malbaie au 19e siècle pour une intellectuelle comme Laure Conan. Bon nombre d’habitants de la région sont analphabètes et ils ne comprennent pas bien le choix de vie non conformiste d’une femme célibataire décidant de vivre de sa plume. La plupart des résidents de La Malbaie la trouvent originale ou même bizarre. Elle porte de grands chapeaux lui masquant parfois le visage qui étonnent et même inquiètent certains d’entre eux. Laure Conan garde presque toujours l’air sombre et triste lors de ses promenades le long du fleuve. Ardente catholique, elle est une pratiquante fervente et elle fait même des séjours dans des maisons de religieuses à l’occasion. Elle habite toutefois la résidence de ses parents le plus souvent. Cette maison située dans le secteur de la rivière Mailloux à La Malbaie est aujourd’hui disparue sous le pic des démolisseurs.
 
Est-il possible d’expliquer la tristesse de Laure Conan? La lecture de son roman Angéline de Montbrun révèle un peu du secret de l’écrivaine en décrivant un malheureux chagrin d’amour. Laure Conan vit une relation difficile avec Pierre-Alexis Tremblay (1827-1879), un homme politique de la région élu à plusieurs reprises comme député de Charlevoix. Pierre-Alexis Tremblay est de 18 ans son aîné. Il s’intéresse à Laure Conan dès 1862, alors que celle-ci n’a que dix-sept ans. Il est cultivé et célibataire; elle est jolie et enjouée. La famille de Laure Conan approuve ces fréquentations et Pierre-Alexis Tremblay est perçu comme un très honorable prétendant pour la jeune fille. Toutefois, la demande en mariage tarde. Pierre-Alexis Tremblay évoque un étrange vœu de chasteté fait auprès de l’Église catholique et il attend d’en être relevé par le pape avant d’épouser Laure Conan. Il est question d’un mariage “ en blanc ” ou sans consommation. L’idée ne paraît pas plaire à Laure Conan. Pierre-Alexis Tremblay se marie plutôt avec Mary Ellen Connoly en 1870. Laure Conan en demeure meurtrie toute sa vie. Elle n’oublie jamais cet échec amoureux.
 
L’histoire demeure trouble. Il faut s’en tenir à des suppositions comme la chanson « Mademoiselle Émilie » de Gilles Vigneault le décrit si bien en faisant toutefois référence à une autre histoire amoureuse que celle de Laure Conan:

« Fut-il amoureux
 Fut-elle fidèle
 On ne sait rien d’elle
 On ne sait rien d’eux » 
 
L’histoire retient cependant que Laure Conan choisit peu avant sa mort un lot situé à proximité de celui de Pierre-Alexis Tremblay au cimetière de La Malbaie. Leurs monuments funéraires se voisinent pour l’éternité comme un dernier signe d’amour de l’écrivaine à son décevant fiancé. Que penser de tout cela? L’œuvre de Laure Conan demeure envers et contre tous les coups du destin. Elle témoigne du triste sort d’une intellectuelle malbéenne du 19e siècle. Avant-gardiste, parfois audacieuse, profondément créatrice, cette Félicité Angers devenue Laure Conan était une femme de chair et de sang qui nous a légué un héritage littéraire d’une grande profondeur et d’une qualité littéraire supérieure. Il faut se souvenir de sa vie malheureuse et peut-être se rendre parfois au cimetière de La Malbaie saluer cette femme dont le travail de précurseur marque l’histoire littéraire du Québec. Laure Conan reste toutefois avant tout une Charlevoisienne enracinée dans sa région dont la vie permet de mieux connaître le caractère souvent mélancolique de ses récits littéraires.


Bibliographie :

Voir Conan, Laure. Œuvres romanesques (trois tomes). Édition préparée par Roger Le Moine. Montréal, Fides, 1974. 
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