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Les hommes forts de Charlevoix
Thème : Société et institutions

Les hommes forts de Charlevoix

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 22 mai 2002


Dans Charlevoix, il se raconte encore de nombreuses histoires légendaires autour des exploits d’hommes forts de la région. Il faut dire qu’au XVIIIe et au XIXe siècle le travail agricole nécessite une grande force physique. Les hommes forts sont donc nombreux à cette époque. Certains d’entre eux se démarquent plus que les autres et ils attirent l’attention en réalisant des prouesses étonnantes.
 
Le plus célèbre des hommes forts de Charlevoix reste Jean-Baptiste Grenon. Il a vécu au XVIIIe siècle à Baie-Saint-Paul et sa puissance physique le démarque nettement des hommes de son temps. Parmi quelques tours de force de Grenon, il faut signaler : sa bataille victorieuse contre un ours et sa facilité à arracher un immense tronc d’arbre que quatre hommes ne parviennent pas à tirer du sol. 
 
Le fait le plus remarquable rattaché à Jean-Baptiste Grenon est sans nul doute la force qu’il démontre lors des tristes événements entourant la Conquête Anglaise, en 1759, à Baie-Saint-Paul. Par crainte des Anglais, la population de Baie-Saint-Paul se réfugie alors en forêt. La nuit, des hommes se rendent sur le rivage afin d’élever des fortifications et deux d’entre eux sont faits prisonniers. Il s’agit d’un dénommé Tremblay, originaire de Les Éboulements, et de Jean-Baptiste Grenon. La pauvre Tremblay est jeté à la mer par les Anglais. Cependant, en ce qui concerne Grenon, l’histoire est bien différente. Les soldats anglais l’attachent à un poteau de navire et tentent vainement de lui faire plier les genoux, afin de le jeter à l’eau. Ils n’y parviennent pas. Étonné de la force physique de Grenon, le capitaine du navire ordonne de lui délier une main. Dès lors, sans tarder, Grenon frappe avec sa main un soldat anglais qui meurt sur le coup. Étonnés par la force de Grenon, les Anglais relâchent Jean-Baptiste Grenon qui retourne sain et sauf à Baie-Saint-Paul.
 
David Bouchard dit Davi Archange est un autre homme fort de Charlevoix. Il est originaire de La Malbaie. Il a vécu au XIXe et au début du XXe siècle. C’est un paisible cultivateur dont les terres se situent dans le secteur de la rivière Mailloux, à proximité de l’actuel club de golf de La Malbaie. Ses contemporains le décrivent comme un homme plutôt taciturne et sans histoire, mais doté d’une force physique remarquable. Davi Archange aurait réalisé plusieurs exploits spectaculaires. Parmi quelques-uns d’entre eux : Davi Archange tire un bœuf récalcitrant qui refuse de sortir de l’étable si fort que la corne de la pauvre bête lui reste dans les mains; l’homme fort de La Malbaie peut lever son épouse pesant plus de 200 livres debout sur une de ses mains; il écrase facilement une pomme de terre avec sa main et la réduit en charpie. Un beau jour, Victor Delamarre, l’homme fort du Saguenay de passage à La Malbaie, demande à rencontrer Davi Archange. Lors de leur rencontre, Davi Archange serre la main de Victor Delamarre et l’Hercule saguenéen concède alors que cet homme est capable de « l’accoter » et il s’en retourne sans tarder au Saguenay.
 
Mais n’y a-t-il que des hommes forts ? Dans Charlevoix, il existe aussi au moins une femme réputée posséder une force exceptionnelle. Il s’agit de Marie Grenon, la fille de Jean-Baptiste. À Baie-Saint-Paul , tous connaissent la force de la « fille de Grenon ». Toutefois, un homme de la rive sud, selon une légende rapportée par l’écrivain Philippe Aubert de Gaspé, aurait un bon jour voulu aider Marie Grenon portant un pesant fardeau. Cette dernière, voulant sans doute s’amuser, laisse l’inconnu porter la charge qu’elle transporte sur son dos sans aucune difficulté. Très vite, l’homme de la rive sud doit reconnaître qu’il ne peut supporter cette charge bien trop lourde. Sans grand effort, Marie Grenon reprend l’imposant minot de sel et repart allègrement sur son chemin. Effrayé, l’homme se rend chez des villageois de Baie-Saint-Paul qui lui confirme simplement que soulever ce minot de sel est un bien petit effort pour la « fille de Grenon », capable de lever des charges bien plus lourdes. Il semble que l’homme de la rive sud s’en retourna fort étonné chez lui et qu’il raconta cette histoire vécue dans la terre du Nord de Charlevoix où se retrouvent des femmes et des hommes si forts qu’ils sont dignes d’entrer dans la légende.


Bibliographie :

Revue d’histoire de Charlevoix, 22, septembre 1995, 32 p.
Aubert de Gaspé, Philippe. Mémoires. Montréal, Fides, 1971. 435 p. (voir p. 35, 163 et 287 pour les légendes sur les Grenon).
 
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