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Au pays des gourganes
Thème : Société et institutions

Au pays des gourganes

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 22 mai 2002


L’anthropologue canadien Marius Barbeau (1883-1969) effectue des enquêtes en folklore dans Charlevoix dès 1916. Très vite, cette région lui apparaît un peu en retrait du reste de l’Amérique du Nord. Il constate que l’industrialisation n’a pas encore atteint cette région. Marius Barbeau considère de ce fait Charlevoix comme un lieu idéal où recueillir des témoignages de l’héritage culturel des canadiens-français, tant par la collecte de littérature orale (chansons, contes et légendes) qu’avec la découverte d’objets de culture matérielle de fabrication artisanale. Il s’explique à ce sujet dans son premier article publié au sujet du folklore canadien-français dans les Mémoires de la Société Royale du Canada en 1917:
 
« Si vous êtes blasé de l’insipidité mentale des parvenus du nouveau-monde, allez converser avec les vieux paysans, en particulier avec ceux du pays des gourganes (Charlevoix); faites-leur redire leurs contes et chanter leurs cantilènes; mangez avec eux, en écoutant des anecdotes, en goûtant à la soupe aux gourganes...Et l’ennui que vous aurez à parcourir un continent qui pratique l’unification dans la médiocrité humaine se changera en un ravissement véritable... »
 
Le pays des gourganes? Il est possible de se demander pourquoi Marius Barbeau associe Charlevoix à cette grosse fève plutôt commune dans la région. L’histoire nous révèle cela. En fait, Charlevoix est l’une des seules régions du Québec où la culture de la gourgane s’impose si fortement. Il y a aussi le Saguenay-Lac-Saint-Jean mais la culture de la gourgane s’y retrouve parce que cette région a été peuplée au XIXe siècle à plus de 75 % par des Charlevoisiens. En fait, la culture de la gourgane est présente au Québec lorsque des Charlevoisiens s’établissent dans une localité ou une région. Autrement, la culture de la gourgane est à peu près absente au Québec.
 
Plusieurs québécois ne connaissent même pas la gourgane. Cette grosse fève aussi identifiée sous le nom de féverole est un légume possédant une histoire très ancienne. Il aurait été cultivé, selon l’ethnologue François Tremblay, dès la préhistoire. En 795, la gourgane se retrouve sur la liste des plants à cultiver dans le domaine royal de Charlemagne. La gourgane est implantée très tôt au Canada. Samuel de Champlain, le fondateur de Québec, retrouve dans le jardin de Louis Hébert en 1618 : « Choux, laitues, oseille, persil et autres herbes, citrouilles, melons, pois, fèves et autres grains apportés d’Europe et autres légumes aussi beaux et avancés qu’en France. » La culture de la gourgane en Nouvelle-France s’impose donc dans l’alimentation quotidienne de la population. L’ethnologue Jacques Rousseau appuie cette affirmation dans le texte suivant: « En attendant la récolte de blé, le colon se contentera de sarrasin ; premier apport de France, avec la gourgane, la grosse fève. »
 
Toutefois, la gourgane cesse bientôt d’être un légume de consommation courante pour la majorité des Québécois. C’est qu’à partir de 1760 surtout, la pomme de terre apportée au Canada par l’Angleterre supplante totalement la fève. Le même phénomène se produit en France avec les efforts du célèbre Antoine-Augustin Parmentier (1737-1813). Mais dans Charlevoix, la culture de la gourgane subsiste. Il faut dire que ce légume pousse bien même sous le climat plutôt rigoureux de la région. La gourgane est surtout servie dans une soupe plutôt consistante à base de lard.
 
Cette soupe aux gourganes nécessite une longue cuisson, mais les Charlevoisiens d’autrefois la plaçait sur le poêle à bois le matin et ils vaquaient ensuite à leurs travaux agricoles laissant cuire le délicieux potage tout au long de la journée. Le soir, toute la famille se régalait de la bonne soupe aux gourganes. De nos jours, la soupe aux gourganes semble un peu lourde pour une population moins soumise à de gros efforts physiques. Pourtant, à chaque été, les Charlevoisiens continuent d’apprécier cette soupe traditionnelle qui fait aussi les délices des touristes et des visiteurs.
 
Mais, au fait, pourquoi Marius Barbeau a-t-il associé si étroitement Charlevoix aux gourganes? C’est que Barbeau venait dans Charlevoix recueillir une culture traditionnelle sauvegardée dans cette région mais presque oubliée ailleurs. Pour l’anthropologue, la gourgane devient en quelque sorte le symbole d’une culture régionale spécifique puisque ce légume est disparu ou oublié ailleurs au Québec. Charlevoix, pays des gourganes? Pourquoi pas, puisqu’il est encore possible d’y goûter de la soupe aux gourganes et aussi d’y découvrir bien des attraits culturels ou encore naturels peut-être oubliés ailleurs.
 
 
Bibliographie :

Barbeau, Marius. « Le pays des gourganes ». Mémoire de la Société royale du Canada, Série 3, 11, 1, 1917, p. 193-225. 
Tremblay, François. « La gourgane », Géographie Sonore de Charlevoix, 1983, p. 22-23.
 
 
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