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Félix-Antoine Savard
Thème : Culture

Félix-Antoine Savard (1896-1982), le père de Menaud

Serge Gauthier. Historien et ethnologue. Président de la Société d’histoire de Charlevoix. La Malbaie, 6 juin 2002

 

L’écrivain Félix-Antoine Savard a publié de nombreux ouvrages littéraires dont voici quelques titres parmi d’autres: l’Abatis, la Minuit, le Barachois, Carnet du soir intérieur. Son livre le plus connu reste toutefois le roman poétique Menaud Maître-draveur. Né à Québec en 1896, Félix-Antoine a fait ses études à Chicoutimi où il est ordonné prêtre en 1923. Il est par la suite vicaire et curé dans des paroisses de Charlevoix, missionnaire-colonisateur en Abitibi, professeur à la faculté des Lettres et co-fondateur des Archives de Folklore de l’Université Laval, retraité à Saint-Joseph-de-la-Rive et à Québec où il meurt en août 1982. Pourtant, malgré une carrière fort remplie, Félix-Antoine Savard ne se détache jamais complètement de son personnage de Menaud. À tel point que ses collèges de l’Université Laval dont particulièrement son ami Luc Lacourcière le surnomment tout simplement Menaud. Félix-Antoine Savard était-il Menaud? Nous ne le savons pas vraiment mais il est possible de raconter comment cet auteur a trouvé ce prénom pittoresque dans l’arrière-pays de Charlevoix. 
 
Tout remonte à 1927. Félix-Antoine Savard se voit alors nommé vicaire à La Malbaie. Pour la saison estivale, il va assister le curé de la paroisse de Sainte-Agnès dans sa tâche. Félix-Antoine Savard parle de ce moment comme étant son « entrée providentielle dans Charlevoix ». En 1931, Félix-Antoine est nommé curé de Clermont. Il se rend à l’occasion dans les camps de bûcherons dans la forêt charlevoisienne afin de faire du ministère. C’est là qu’il trouve l’inspiration pour son roman Menaud maître-draveur. Il s’exprime lui-même à ce sujet: «...en 1936, j’avais fait les chantiers. J’avais vu des choses qui m’avaient révolté. La façon dont les gens étaient traités... aucun confort dans les camps... les pauvres bûcherons se levaient le matin et ils avaient les cheveux pris dans le frimas... Ces choses-là m’avaient profondément révolté. Et surtout la présence d’un anglais qui conduisait Jos Boies ...c’était lui le grand draveur... ». Suite à cela, Félix-Antoine Savard entreprend la rédaction de son roman Menaud maître-draveur inspiré des conditions de vie difficiles des forestiers de la région de Charlevoix. L’ouvrage terminé, il paraît en 1937 aux Éditions Garneau. Menaud maître-draveur connaît un grand succès et Félix-Antoine Savard obtient ainsi une impressionnante réputation à titre d’écrivain partout au Québec.
 
Les lecteurs curieux se posent alors la question de la provenance du prénom Menaud qui désigne le personnage principal du roman de Félix-Antoine Savard. Le même phénomène se produit en ce qui concerne le roman de Louis Hémon Maria Chapdelaine - qui a d’ailleurs fortement inspiré Félix-Antoine Savard - alors que la population de Péribonka a identifié une jeune fille du village susceptible d’avoir inspiré le personnage de Maria Chapdelaine à son auteur. Toutefois, en ce qui concerne Félix-Antoine Savard, il faut le consulter afin de connaître les sources de son inspiration car contrairement à Louis Hémon il survit bien des années après la parution de son œuvre. Félix-Antoine Savard reste évasif à ce sujet. Il se prononce mais ne tranche pas. La chose lui était-elle indifférente? Sans doute pas du moment que ses lecteurs continuent ainsi de s’intéresser à son roman.
 
Jusqu’à ce jour, deux habitants de l’arrière-pays charlevoisien s’imposent comme étant les inspirateurs du personnage de Menaud. Le premier, Onésime Gaudreault est un entrepreneur un peu original. Il possède un moulin à scie à Sainte-Agnès. Il gère aussi durant une courte période un hôtel flottant sur le Lac Nairne, ce qui lui permet de consommer de l’alcool avec ses amis sans risquer de poursuites judiciaires à l’époque de la prohibition. Cet étonnant personnage est nommé par la population locale le « père Menaud ». Félix-Antoine Savard ayant trouvé ce sobriquet fort amusant, il décide de l’attribuer au personnage principal de son roman. D’autre part, il se trouve que le fameux Onésime Gaudreault n’a jamais fait de drave de sa vie et ne peut donc inspirer à Savard sa description du grand draveur. Félix-Antoine Savard désigne alors Joseph Boies comme son inspirateur pour le personnage de Menaud. Joseph Boies habite le rang de Mainsal (aujourd’hui situé dans la municipalité de Saint-Aimé-des-Lacs) et s’avère un draveur très habile. Il y a donc deux hommes à l’origine du nom de Menaud : le pittoresque Onésime Gaudreault dit le « père Menaud » et Joseph Boies le grand draveur suscitant l’admiration de l’écrivain Félix-Antoine Savard.
 
Cette quête reste un peu futile. Le père de Menaud ne sera jamais autre que Félix-Antoine Savard lui-même. Gustave Flaubert a dit « Madame Bovary c’est moi » et Félix-Antoine Savard aurait pu en dire autant au sujet de Menaud. Il ne l’a pas dit. Il a fait plus que cela en acceptant sans réticence d’être désigné sous le prénom de Menaud. Particulièrement, à la fin de sa vie à Saint-Joseph-de-la-Rive, lors que cet écrivain est reconnu surtout comme étant le « père de Menaud ». Ne cherchons pas plus loin, Menaud c’est Félix-Antoine Savard. Il y a osmose entre le maître-draveur et l’écrivain. Le reste n’est qu’une lointaine inspiration en provenance de l’arrière-pays de Charlevoix.

 
Bibliographie :

Revue d’histoire de Charlevoix, 23, mai 1996, 28 p.
 
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