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Thème : Culture

Le théâtre avant l’ère de la télévision

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003


L’activité théâtrale serait la plus ancienne manifestation de la culture savante au Canada : les colons français de Pont-Royal en Acadie montent une première pièce en 1606, pour lutter contre l’interminable hiver. C’est toutefois dans les premières décennies du XXe siècle que le théâtre connaît sa plus large diffusion au Bas-Saint-Laurent. Les soirées dramatiques et musicales intègrent dans leur programme plusieurs genres d’expression artistique où se mêlent le théâtre, la musique et le chant, les répertoires classique et populaire. Ces agréables soirées, qui reposent sur des amateurs enthousiastes et sur un public complice, constituent pour les habitants des petites villes et des gros villages de la région une rare occasion de rire et de s’émouvoir en groupe dans une même salle.
 
Avant 1950, le cinéma n’a pas encore réussi à éloigner tout le public potentiel des représentations théâtrales, et le théâtre radiodiffusé s’avère autant un stimulant qu’un palliatif. De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, le théâtre occupe une place de choix parmi les arts d’interprétation. Un répertoire des manifestations théâtrales au Bas-Saint-Laurent, de 1890 à 1950, compte quelque 1 400 entrées, que l’on peut classer sous deux rubriques. Il y a d’abord le théâtre scolaire qui fait partie du calendrier annuel des institutions d’enseignement, un « théâtre d’occasion » qui ponctue les moments forts des couvents et des collèges classiques. En deuxième lieu, on rencontre un « théâtre de société » formé de troupes et de cercles dramatiques qui naissent dans les principales agglomérations bas-laurentiennes.
 
Le répertoire des manifestations théâtrales produites avant 1950 montre que 70 % des œuvres sont des tragédies et des drames historiques et religieux. Ces genres forment l’essentiel du théâtre scolaire, car l’art dramatique doit se plier aux mêmes impératifs que la littérature, dans un souci d’éducation et de formation au « bon théâtre ». On joue surtout des extraits de la dramaturgie classique, comme du Racine ou du Corneille, de courtes pièces tirées du répertoire français, québécois, et même des créations locales. Le « théâtre de société » lui, peut s’affranchir de ces contraintes, surtout à Fraserville (Rivière-du-Loup), où le poids de l’Église se fait moins sentir qu’à Rimouski, la ville épiscopale. Malgré l’opposition du clergé local, les troupes louprivoises présentent des œuvres d’Eugène Labiche et des opérettes, au grand plaisir d’un public toujours fidèle et nombreux.
 
L’essentiel de la production théâtrale est donc laissé à l’initiative des amateurs de la région et aux troupes de vaudeville qui traversent parfois le Bas-Saint-Laurent. À compter de 1947 toutefois, le public peut profiter de la prestation d’une troupe professionnelle, quand les Compagnons de Saint-Laurent commencent leur tournée annuelle dans la région. La troupe présente des œuvres appartenant au répertoire classique, mais aussi des pièces d’Edmond Rostand et de Tennessee Williams. On devra attendre les années 1970 pour voir la création d’œuvres originales et la formation de troupes semi-professionnelles. En fait, il semble qu’une seule œuvre créée localement soit passé à la postérité durant la première moitié du siècle. Le « Dollard » du Rimouskois Adéodat Lavoie, publié en 1937, un long poème dramatique en cinq actes, ne sera d’ailleurs jamais monté pour être présenté au public.
 
Cette forte activité théâtrale de la première moitié du XXe siècle n’implique donc pas la création locale d’œuvres significatives. On joue beaucoup, mais on crée très peu. Ce phénomène n’est pas bas-laurentien, car le théâtre québécois dans son ensemble apparaît affligé du même manque d’originalité et ne semble pouvoir s’affranchir de la tradition et de la censure. En 1950, au moment où le théâtre québécois semble s’être trouvé des auteurs de talent et un public plus exigeant, la télévision de langue française vient s’ériger en une incontournable concurrente. Le théâtre bas-laurentien va lui aussi connaître un soudain purgatoire.
 

Bibliographie :

Lévesque, Line et Denise Gagnon. Répertoire des activités théâtrales dans l’Est du Québec (1867-1980). Rimouski, UQAR, 1980. [n.p.].
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p
 
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