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Les voix du Bas-Saint-Laurent
Thème : Culture

Les voix du Bas-Saint-Laurent

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003

 

Le rapide déploiement de la radio de langue française dans les villes, puis dans les campagnes du Québec est un fait culturel majeur des années 1920 aux années 1950, une décennie marquée par l’autre grand média électronique, la télévision. Cette voix étrangère qui pénètre dans presque tous les foyers réussit à faire vibrer à l’unisson tout le Québec francophone. La pénétration plus tardive du nouveau média dans les régions rurales s’y avère toutefois soudaine et massive. En 1951, 88 % des foyers bas-laurentiens possèdent un récepteur. À l’orée du XXIe siècle, les auditeurs peuvent jouir d’un éventail de service radiotéléphoniques inimaginable un demi-siècle plus tôt.
 
L’histoire de la radiodiffusion en langue française au Québec débute en 1922, alors que le quotidien La Presse obtient le premier permis pour son poste CKAC à Montréal. Si, en général, la radio demeure pendant plusieurs années un phénomène essentiellement urbain, on ne peut passer sous silence l’aventure du poste CJCM de Mont-Joli. Son propriétaire et animateur, le dentiste Louis-Philippe Landry, réussit à diffuser une programmation originale de 1924 à 1926. Il présente des chanteurs et musiciens locaux, des conférenciers, des nouvelles et des résultats sportifs. L’aventure ne dure cependant que deux ans. C’est le coût faramineux des postes récepteurs à piles qui constitue le principal obstacle à la survie de CJCM. L’audience restreinte en faisait, de fait, un bien mauvais véhicule publicitaire.
 
La véritable histoire de la radio régionale devra attendre l’implication du gouvernement fédéral qui s’octroie la propriété des ondes et crée Radio-Canada, en 1936. À CBF, la station mère de Montréal et à ses deux stations sœurs de Québec et de Chicoutimi se greffent huit postes affiliés, dont CJBR de Rimouski. Ces partenaires de Radio-Canada sont des propriétaires de journaux comme Jules-A. Brillant qui possède Le Progrès du Golfe; en 1937, la radio d’État accorde un permis de diffusion à la Compagnie de pouvoir du Bas-St-Laurent, une autre des sociétés du financier Brillant. Depuis son antenne érigée à Sacré-Cœur, CJBR rejoint tout le littoral bas-laurentien, la vallée de la Matapédia, ainsi qu’une partie de la Côte-Nord. Comme dans d’autres régions, la radio est d’abord une affaire urbaine, car le taux de pénétration du nouveau média évolue en parallèle avec celui du réseau de distribution d’électricité, encore confiné aux villes et aux gros villages.
 
En 1947, la station rimouskoise perd son monopole régional quand la famille Simard obtient un permis pour son poste CJFP-AM à Rivière-du-Loup et que Roger Bergeron et René Lapointe font de même à Matane avec CKBL-AM. L’année suivante, CJBR commence à diffuser sur la bande MF sa programmation AM. Jusqu’à 1972, le paysage radiophonique demeure relativement stable. Autant à Rimouski qu’à Matane et à Rivière-du-Loup les radiodiffuseurs restent en situation de monopole, la propriété des stations est de type familial, et la programmation accorde une place importante à la production locale. Dans la région comme ailleurs au Québec, la concurrence avec la télévision demeure restreinte aux quelques heures de la soirée et le nouveau média fouette l’esprit créateur des artisans de la radio.
 
Les choses commencent à changer à partir de 1972 lorsque des radiodiffuseurs de l’extérieur de la région mettent la main sur ces propriétés familiales. La Société Radio-Canada achète CKBL à Matane qui devient CBGA et CJBR-MA et MF passent au groupe Télémédia de Montréal. L’arrivée de ces deux importants joueurs marque le début d’une intégration accélérée de la radio régionale à la production en provenance de Montréal. En 1977, Radio-Canada décide de racheter CJBR à Rimouski, ce qui permet de renouer avec la tradition de qualité héritée des glorieuses années 1950 et 1960. La vague de compressions budgétaires qui accompagne les années 1980, et qui culmine avec la fermeture des stations de télévision de la Société Radio-Canada à Rimouski et à Matane, laisse derrière elle un réseau radiophonique d’État affaibli.
 
À compter de 1975, le milieu de la radio régionale devient beaucoup plus complexe et diversifié. De nouveaux intérêts privés sollicitent le bassin publicitaire grandissant, une source de financement abandonnée par la radio d’État. La radio communautaire fait également son apparition à Rimouski, Mont-Joli et Rivière-du-Loup. Comme ailleurs au Québec, la radio MF conquiert peu à peu les ondes. Mais ce qui différencie le plus la radio du début du XXe siècle, c’est qu’elle n’est désormais plus qu’un joueur secondaire dans le paysage médiatique québécois et bas-laurentien. La télévision de langue française, de fabrication de plus en plus montréalaise, laisse bien peu d’espace médiatique de masse à ses concurrents.
 

Bibliographie :

Boutin, André, Marie-Andrée B. Roy et Jacques Thériault. Mont-Joli : histoire et illustration de son premier cent ans (1880-1980). Mont-Joli, Les Éditions des ateliers Plein Soleil inc. 1980. 904 p.
« CJBR, un demi-siècle de radiodiffusion », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. XII, nos 3-4, septembre 1987, p. 61-120.
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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