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Thème : Société et institutions

La formation des maîtres au XIXe siècle

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation Culture et Société. 24 septembre 2003

 

C’est la loi qui crée les écoles de syndics, en 1829, qui constitue le coup de départ de l’enseignement public au Bas-Saint-Laurent. Depuis cette date jusqu’à l’ouverture de l’école normale des Ursulines à Rimouski, en 1906, instituteurs et institutrices ne bénéficient guère d’une formation professionnelle. Le métier n’attire que peu de volontaires, tant les conditions de travail et la modeste rémunération, aléatoire et saisonnière, rebute les éventuelles recrues. L’État voulait mettre sur pied un réseau scolaire efficace et universel, mais il ne disposait pas des moyens suffisants pour aider les pauvres communautés locales réfractaires à la taxation locale. C’est l’incompétence de ce premier corps enseignant qui demeure le principal frein aux progrès de l’éducation dans la région avant 1900.
 
Jusqu’aux années 1860, ce sont des laïcs qui dispensent l’enseignement dans la région, car les communautés religieuses maintiennent leurs faibles effectifs dans les villes du centre de Québec. Ces jeunes instituteurs, sans formation, ne reçoivent un salaire que durant la courte année scolaire, d’octobre à mai. Malgré son peu d’attrait, la profession est encombrée par tous ces jeunes élèves, finissants ou non, des collèges classiques, pour qui les emplois cléricaux sont rares dans la première moitié du XIXe siècle. Pour obtenir une classe, le candidat n’a qu’à démontrer au curé de la paroisse et, plus tard, aux commissaires d’écoles, qu’il sait lire, écrire et compter, un bagage intellectuel peu répandu dans le Québec rural d’avant 1850. La conduite exemplaire et la ferveur religieuse exigées des instituteurs suppléent souvent à leur manque de compétence.
 
Au cours des années 1850, le gouvernement de l’Union renforce son contrôle sur l’enseignement en créant 23 districts d’inspectorat dont les inspecteurs doivent faire rapport à un surintendant de l’Éducation. Trois écoles normales vouées à la formation des maîtres sont fondées en 1857. L’école normale Laval de Québec fournira désormais un grand nombre d’instituteurs au Bas-Saint-Laurent. Jean Langevin, principal de l’école normale Laval, de 1858 à 1867, deviendra d’ailleurs à cette date le premier évêque du diocèse de Rimouski. Son intérêt pour la formation des maîtres ne se démentira pas, mais, dans son diocèse comme ailleurs au Québec, l’expansion du réseau des écoles primaires devra passer par la féminisation du corps enseignant.
 
Graduellement, au cours des années 1860 et 1870, l’enseignement devient un monopole féminin au Bas-Saint-Laurent. L’arrivée des congrégations religieuses est à l’origine du remplacement des instituteurs par des jeunes filles. C’est à l’invitation du clergé local que des communautés de femmes viennent se consacrer à l’éducation des jeunes filles. Les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame arrivent à Rimouski en 1855, puis à Trois-Pistoles, en 1858. Au dernier endroit, les Religieuses de Jésus-Marie prennent la relève en 1863. Les Sœurs du Bon-Pasteur ouvrent un couvent à Rivière-du-Loup en 1860, puis à Matane en 1883. Désormais, ces communautés de religieuses enseignantes vont former toutes les maîtresses d’écoles engagées par les commissions scolaires pour travailler dans les centaines d’écoles de rang du territoire.
 
La qualité de l’enseignement dispensé par les jeunes filles, souvent âgées d’à peine quinze ans, est à maintes reprises mise en doute dans les rapports des inspecteurs d’écoles du territoire. Souvent, celles qui auraient le plus de dispositions pour la profession préfèrent demeurer au sein de leur famille plutôt que de ruiner leur santé dans une petite école mal isolée contre la froidure. Avec la crise économique qui s’installe à compter de 1873, les salaires s’en vont déclinant. Si la profession attire peu, elle retient encore moins : la plupart l’abandonne dès le mariage. Le fossé entre l’urbain et le rural s’accentue à mesure que les congrégations de religieuses enseignantes concentrent leurs efforts dans les villes et les gros villages de la région, à Rivière-du-Loup, Cacouna, L’Isle-Verte, Trois-Pistoles, Rimouski et Matane.
 
Cette absence de maîtres qualifiés dans les paroisses les plus pauvres du diocèse de Rimouski va être à l’origine d’une institution qui va compter, au XXe siècle, parmi les plus importantes communautés de religieuses enseignantes au Québec. Les « Sœurs des Petites écoles », la communauté fondée par Élizabeth Turgeon, une enseignante originaire de Beaumont, essaime rapidement. Rebaptisée du nom de Notre-Dame du Saint-Rosaire en 1891, la congrégation s’implante dans les coins les plus reculés du diocèse. Mais c’est la fondation de l’école normale des Ursulines à Rimouski qui élève au statut de profession le métier de maîtresse d’école. Jusqu’à la Révolution tranquille, l’obtention d’un brevet de l’école normale deviendra nécessaire à l’exercice de la profession.
 
 
Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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