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Thème : Société et institutions

« La Nuit Rouge », l’incendie de Rimouski en 1950

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation Culture et Société. 24 septembre 2003


Le visiteur venu de l’ouest par la route 132 et qui s’engage sur la rue Saint-Germain, à Rimouski, ne peut que constater une certaine unité architecturale, depuis le pont de la rivière Rimouski jusqu’à la cathédrale. La large artère bordée d’édifices commerciaux présente l’image de cette architecture fonctionnelle nord-américaine commune aux petites villes des années 1950. Toutefois l’existence d’un tel paysage urbain hérité de l’après-guerre au cœur d’une vieille paroisse bordant l’estuaire du Saint-Laurent en étonne plusieurs. Il faut remonter au printemps 1950 pour retracer l’origine de cette particularité.
 
Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, les risques de conflagration majeure constituent la hantise des administrations urbaines québécoises. Dans les petites villes et les faubourgs industriels, où le bois constitue souvent l’unique matériau des toitures et des murs extérieurs, un simple feu de cheminée peut détruire tout un quartier, comme cela se produit à Montréal, Québec, Hull ou Saint-Hyacinthe. Au Bas-Saint-Laurent, la principale région productrice de bois d’œuvre au Québec durant la première moitié du XXe siècle, petites villes et gros villages sont construits autour d’une usine de sciage. Là trône « l’enfer », nom donné à l’incinérateur des déchets de bois qui peut répandre par grand vent cendres et brandons sur les cours à bois et les maisons des journaliers régulièrement alignées près du moulin.
 
Mais ce serait plutôt la rupture d’un fil électrique qui serait à l’origine de l’incendie qui se déclare dans la cour à bois de la compagnie Price à Rimouski, le samedi 6 mai 1950, vers 18 heures. Après avoir ravagé la rive ouest de la rivière, le feu, poussé par des vents de plus de 100 kilomètres à l’heure, franchit l’obstacle et s’attaque à la vieille partie de la ville. Malgré la lutte désespérée des pompiers volontaires de la ville et des renforts venus de l’extérieur, l’incendie progresse toute la nuit. En quelques heures, 383 unités de logement, des dizaines d’édifices commerciaux, l’hospice et l’orphelinat des Sœurs de la Charité, le couvent des Petites Sœurs de la Sainte-Famille, l’École apostolique, une partie du Séminaire, de l’hôpital et du Palais de justice sont la proie des flammes. On va dénombrer un total de 2 365 sinistrés, sans compter les élèves et les malades que l’on doit reloger dans d’autres institutions. Toutefois, on ne déplore aucune perte de vie.
 
La catastrophe suscite une vague de sympathie qui dépasse les frontières du Québec. Les secours viennent de partout. À elle seule, la Grande-Bretagne, qui vient de voir ses villes ravagées par les bombardiers allemands, expédie par avion pour 280 000 $ de lingerie, d’articles divers et d’outils. Ce sont cependant les gouvernements de Québec et d’Ottawa qui financeront la reconstruction avec des investissements de 5 000 000 $, représentant la moitié des pertes subies. L’aide gouvernementale s’avère d’autant plus nécessaire que les propriétés ne sont, pour la plupart d’entre elles, couvertes qu’à 40 % de leur valeur par les compagnies d’assurance. C’est un comité local qui recueille les dons et les redistribue aux sinistrés. Fondé le 15 mai 1950, le Comité de secours et de reconstruction de Rimouski incorporé peut prendre le relais de la Croix-Rouge dont les interventions sont axées sur l’aide d’urgence.
 
Les Rimouskois entreprennent dès les premiers jours qui suivent le sinistre de nettoyer et de rebâtir leur ville. Les autorités municipales saisissent l’occasion pour reconstruire selon des normes modernes d’urbanisme. Les rues sont adaptées à l’utilisation désormais généralisée des automobiles et des camions, les matériaux des bâtiments sont choisis pour leur propriété ignifuge et les résidences sont disposées plus en retrait du bord de la rue. Mais l’heure n’est pas encore à la reconstruction de Rimouski quand le malheur frappe à nouveau les Bas-Laurentiens. Le 9 mai 1950, trois jours après « la Nuit Rouge » de Rimouski, des étincelles provenant du moulin Ernest Pelletier provoquent l’incendie d’un hangar à Cabano, à 90 kilomètres au sud-ouest de Rimouski; le feu se propage et, en quelques heures, 130 propriétés sont réduites en cendres. Un bien triste printemps que celui de 1950 pour les Bas-Laurentiens… 
 

Bibliographie : 

Levasseur, Joseph-Marie et al. Mosaïque rimouskoise. Une histoire de Rimouski. Rimouski, Comité des fêtes du 150[e] anniversaire de la paroisse Saint-Germain de Rimouski, 1979. 810 p.
Bélanger, Noël. « Vingt-cinq ans après : l’incendie de Rimouski, l’incendie de Cabano », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. 2 n° 2, octobre 1975, p. 2-16.
Lavoie, Rémi. « Les cendres du passé, un souvenir brûlant : l’incendie de Rimouski », L’Estuaire, vol. 23, n° 2, juin 2000, p. 3-6.
 
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