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Deux grands maîtres de la peinture
Thème : Culture

Deux grands maîtres de la peinture sur la Côte-du-Sud

Jacques Saint-Pierre, historien, 2 mars 2003

La Côte-du-Sud n’offre évidemment pas les mêmes attraits que la région de Charlevoix aux artistes peintres. Cependant, deux grands maîtres de la peinture canadienne s’inspirent de la nature sudcôtoise pour une partie de leur production. Ces artistes de réputation internationale sont Alexander Young Jackson et Jean-Paul Riopelle.
 
Le Québec rural de Alexander Young Jackson

Alexander Young Jackson, membre du célèbre Groupe des Sept, immortalise dans ses œuvres plusieurs coins de la Côte-du-Sud, qu’il visite à de nombreuses reprises au cours de sa longue carrière. Ami du folkloriste Marius Barbeau, le peintre d’origine montréalaise accompagne ce dernier, en 1925, dans une tournée des villages de l’Est du Québec. C’est son premier contact avec la région. La nièce du peintre, Naomi Jackson Groves, dont les parents font l’acquisition d’une résidence d’été à Saint-Aubert dans les années 1930, explique que son oncle va souvent dans la région immédiate pour y faire des croquis. Tous les membres de la famille Jackson qui s’intéressent à la peinture se rendent à Saint-Aubert. Mais leur présence se fait assez discrète. 
 
Le Musée du Québec a conservé plusieurs esquisses exécutées par le maître à Sainte-Louise et dans les environs au début des années 1940. Il écrit dans une lettre à sa nièce au printemps de 1940 : « L’église de Sainte-Louise est un [bâtiment] intéressant [de] 1857… mais les granges sont pour la plupart [de] 1938… » Et il ajoute : « Pourquoi faut-il que certaines choses comme les granges, le fromage et le whisky ne soient bonnes que lorsqu’elles sont vieilles, tandis que le poisson, les tomates et la bière ne sont pas aussi bons. » Il se plaint dans une autre lettre que le printemps est plutôt gris et que le paysage n’est pas assez accidenté à son goût. Malgré tout, il dit apprécier beaucoup Sainte-Louise, parce que c’est un village canadien français typique. Il retrouve en effet chez les gens qu’il côtoie une authenticité qui a tendance à disparaître dans les paroisses fréquentées par les touristes. 
 
Les œuvres du peintre inspirées des paysages de la région couvrent la période de 1925 à 1945. Le Groupe des Sept se sépare en 1933, mais Jackson continue de peindre la nature canadienne dans sa diversité. Dans la région, il est inspiré surtout par les granges, les cabanes à sucre, les maisons ancestrales, les vieilles églises, les cœurs de village et les champs entourés de clôtures de perches de cèdre. Ces scènes évoquent le Québec rural traditionnel, qui est alors en voie de disparition ailleurs dans la province.
 
Les oies sauvages de Jean-Paul Riopelle
 
Jean-Paul Riopelle est sans doute le peintre québécois le plus renommé à l’étranger. Son nom restera à jamais associé à la Côte-du-Sud, puisqu’il a passé les dernières années de sa vie dans le manoir seigneurial MacPherson à la pointe est de l’île aux Grues. Originaire de Montréal, le peintre signataire du Refus global s’établit de façon permanente en France en décembre 1948. À compter de 1974, il revient périodiquement travailler au Québec, où il construit un atelier à Sainte-Marguerite sur le lac Masson. Il quitte la France définitivement à la fin de 1989, après avoir été victime l’année précédente d’une grave blessure à la colonne vertébrale. 
 
Amateur de chasse et de pêche, Riopelle découvre l’archipel au large de Montmagny dans les années 1970. En 1976, il y effectue un séjour, qui lui inspire une série de dessins réalistes sur la chasse à la grande oie blanche. Tout en réalisant divers projets, il continue d’exploiter cette thématique des oies sauvages par la suite. En 1991, l’artiste peintre participe à une exposition hommage en duo avec le sculpteur sur bois Jean-Julien Bourgault au théâtre de l’Oie blanche à Montmagny. C’est à la demande de Riopelle lui-même que le cadet des frères Bourgault, de Saint-Jean-Port-Joli, est associé à cet événement unique dans l’histoire culturelle de la Côte-du-Sud. L’exposition Riopelle-Bourgault, qui rassemble plus de 100 œuvres des deux artistes, connaît un franc succès. 
 
En 1992, à la suite de l’annonce de la mort de Joan Mitchell, l’artiste d’origine américaine qui a été sa compagne de vie durant plus de 25 ans, Jean-Paul Riopelle réalise à son atelier de l’île aux Oies l’immense fresque dédiée à sa mémoire. Intitulée Hommage à Rosa Luxembourg…, l’œuvre est aujourd’hui exposée en permanence dans une salle du Musée national des beaux-arts du Québec, sur les plaines d’Abraham. Riopelle acquiert le manoir MacPherson en 1994 et il y réside, en alternance avec sa résidence du lac Masson, jusqu’à son décès survenu le 12 mars 2002. 
 
Le passage de ce grand artiste dans l’archipel de Montmagny n’a laissé aucun des insulaires indifférents, comme en témoignent les propos du garde-chasse Gilles Gagné recueillis par la journaliste Stéphanie Bérubé après le décès du peintre. Au moment de leur rencontre initiale, en 1974, ce dernier ignore qui est Jean-Paul Riopelle, mais l’artiste va changer sa vie. « J'ai toujours habité dans l'île avec ma femme. Gina et moi, on vivait dans une île, mais on n'avait jamais regardé les couchers de soleil. Riopelle nous a montré. Maintenant, il n'y a pas un soir où on ne regarde pas le soleil se coucher », confie le garde-chasse.
 
À deux époques différentes, ces deux artistes sont tombés sous le charme de la Côte-du-Sud. La région continue d’inspirer beaucoup d’autres peintres qui y sont nés ou qui ont été séduits par sa nature et ses habitants. On peut mentionner Philippe Du Berger, Aurèle d’Entremont, Raynald Leclerc, Eudor-Jean Vézina, pour ne citer que des paysagistes.


Bibliographie :

Aquin, Stéphane, et al. Riopelle. Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal ; Paris, Connaissance des arts, 2002. 124 p.
Bérubé, Stéphanie. « Dernier coucher de soleil pour Riopelle ». In Cyberpresse, 14 mars 2002. [En ligne] http://www.cyberpresse.ca/reseau/arts/0203/art_102030076621.html (Page consultée le 2 mars 2003).
Jackson Groves, Naomi. « A Family Recollection : Jackson’s Pencil Drawings », Canadian Antiques Collector, vol. 5, no 7, July-August 1970, p. 16-18.
Jackson Groves, Naomi. A. Y. Jackson : dessins : un été au Québec en 1925 [adapté de l'anglais par Jacques Roussan]. Pointe-Claire, Roussan, [1991]. 38 p.
 
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