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La vie aux temps des épidémies...
Thème : Société et institutions

La vie aux temps des épidémies mortelles

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation Culture et Société. 24 septembre 2003


Depuis les débuts de son peuplement, sous le Régime français, jusqu’à l’épidémie d’influenza de 1918, le Bas-Saint-Laurent est régulièrement frappé par des épidémies mortelles. Les maladies du jeune âge persistent sur une base endémique et ressurgissent de façon régulière au rythme des saisons. L’éloignement des centres plus peuplés de la vallée du Saint-Laurent constitue parfois une efficace barrière contre la propagation des maladies contagieuses, mais cet avantage disparaît avec l’amélioration des moyens de communication qui permettent au choléra, au typhus et à la tuberculose de se répandre. Les années 1920 constituent une charnière dans l’histoire de la mortalité régionale qui amorce une chute régulière avec le recul de la mortalité infantile et la disparition des épidémies fatales aux adultes.
 
La mauvaise tenue des registres paroissiaux, avant les années 1830, ne permet guère de retracer les anciennes crises de décès qui ont pu frapper la région avant cette date. Après, la présence de cinq curés résidants au cours de cette décennie permet de rendre compte de la forte croissance du nombre de décès en 1836, mais surtout en 1837. Il demeure difficile de retracer la cause de cette surmortalité, mais on peut supposer qu’elle découle de la grave crise agricole qui sévit alors dans la vallée du Saint-Laurent. Au Bas-Saint-Laurent, les autorités coloniales doivent acheminer des vivres depuis Québec ainsi que des graines de semence pour garantir les futures récoltes. Par contre, la grave épidémie de choléra qui frappe les régions les plus peuplées de la vallée du Saint-Laurent en 1832, et qui resurgit en 1834, ne semble pas avoir laissé de traces ni de témoignages dans la région, ce qui n’exclut pas sa présence en 1836-1837.
 
La réapparition du choléra en 1846 aurait par contre un effet immédiat dans la mortalité régionale : le nombre de décès passe de 346, en 1845, à 516, en 1846. C’est dans la région de Rimouski que l’épidémie serait la plus violente avec 80 % d’augmentation de décès d’une année à l’autre. L’épidémie de typhus déclenchée par l’arrivée des milliers d’immigrants irlandais malades peut aussi constituer une des causes de la hausse de la mortalité au Bas-Saint-Laurent. Une décennie plus tard, une nouvelle crise se manifeste, avec une hausse de 70 % des décès de 1857 à 1858. Comme la variole frappe alors tout le Québec, on peut sans doute attribuer à cette maladie contagieuse, souvent mortelle, ce désastreux bilan.
 
Si l’on excepte l’épidémie de typhus de 1871 qui incite les Sœurs de la Charité de Québec à venir offrir leurs soins à Rimouski, ce sont les maladies qui affectent les enfants qui sont responsables des soudaines hausses de décès. Les maladies infectieuses continuent de prélever un lourd tribut chez les enfants jusqu’aux années 1930. La variole, la scarlatine, la rougeole et la coqueluche s’ajoutent aux maladies entretenues par les mauvaises conditions d’hygiène : diarrhées, entérites du jeune âge et diphtérie. Par contre la tuberculose, une autre grande maladie infectieuse, s’attaque de préférence aux adultes. Il en est de même pour la grippe espagnole de 1918 qui épargnera les enfants et qui s’attaquera surtout aux jeunes adultes dans la force de l’âge.
 
Le Bas-Saint-Laurent est frappé par l’épidémie d’influenza en même temps que le reste du Québec. Le dernier grand fléau, qui aurait causé plus de victimes en Occident que les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, se répand jusque dans les camps forestiers de la région les plus éloignés. Comme dans l’ensemble du Québec, la quasi-totalité des victimes de la grippe espagnole succombent en octobre et en novembre 1918. Selon le Conseil supérieur d’hygiène, la maladie aurait causé, dans les cinq comtés provinciaux du Bas-Saint-Laurent, 498 décès. Comme le nombre réel de victimes de l’épidémie a largement été sous estimé dans l’ensemble du Québec, on peut croire que de 700 à 900 des 2 260 décès survenus au Bas-Saint-Laurent en 1918 pourraient être attribués à l’influenza.
 
Le tragique épisode de la grippe espagnole clôt la période des grandes épidémies mortelles dans la région. C’est à la tuberculose, qui sévit de façon endémique et qui tue à chaque année plusieurs Bas-Laurentiens, que vont désormais s’attaquer les autorités sanitaires. Mais c’est le recul soudain et massif de la mortalité infantile provoqué par les campagnes de sensibilisation, la vaccination et une hygiène améliorée, la pasteurisation du lait et un meilleur isolement des malades qui est responsable de l’allongement de l’espérance de vie. C’est aussi à cette époque que l’on met en place un premier réseau d’établissements de soins de santé qui va s’étoffer au fil des années.


Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
Pouyez, Christian, Yolande Lavoie et al. Les Saguenayens : introduction à l’histoire des populations du Saguenay, XVIe –XXe siècles. Sillery, PUQ, 1983. 1 025 p.
 
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