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L’alphabétisation avant 1900
Thème : Société et institutions

L’alphabétisation avant 1900

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 25 septembre 2003

 

Le XIXe siècle voit l’établissement d’un premier réseau public d’enseignement au Québec. Au Bas-Saint-Laurent, les progrès sont lents avant 1850. Dans la deuxième partie du siècle cependant, le système d’éducation public prouve sa relative efficacité en apprenant à lire et à écrire aux enfants des régions rurales et urbaines du Québec. Cette alphabétisation de la masse des Québécois est le fruit d’un long combat marqué de revers et de disparités. Ce système scolaire, dont la grande partie du financement repose sur les usagers, engendre un retard chronique de l’enseignement sur le front pionnier. Pour les familles de colons, l’éducation demeure un luxe et la persévérance à l’école est d’abord le fait des vieilles paroisses de la côte.
 
C’est le gouvernement du Bas-Canada qui s’efforce de mettre sur pied un système public d’enseignement, mais les lois qu’il édicte suscitent la méfiance des autorités catholiques. La Loi des écoles de syndics de 1829 connaît toutefois un succès immédiat au Bas-Saint-Laurent car elle reçoit l’aval du clergé romain. Au recensement de 1831, le tiers des enfants de six à quatorze ans fréquente une des 17 écoles de la région. Les Rébellions de 1837-1838 amènent toutefois l’arrêt des subventions qui avaient permis l’ouverture de ces écoles. En 1843, il ne reste plus que neuf institutions en activité, surtout à Rimouski et à L’Isle-Verte, dont les maîtres sont payés directement par les parents. À cette date, il semble que tout soit à recommencer dans la lutte à l’analphabétisme généralisé des Bas-Laurentiens.
 
Au début des années 1840, le nouveau gouvernement du Canada-Uni revient à la charge avec une nouvelle loi scolaire qui a peu de répercussion dans la région. C’est la loi de 1845, améliorée l’année suivante, qui jette les bases du système public d’enseignement primaire qui, amendé au fil des besoins, survivra jusqu’en 1960. Les écoles communes seront désormais à la charge des commissions scolaires locales et le financement du système va être assuré grâce à une taxe basée sur l’évaluation foncière. Cette taxation soulève partout des résistances, un mouvement connu sous l’appellation de « guerre des éteignoirs ». Mais c’est la décennie de 1850 qui constitue le véritable coup d’envoi de l’alphabétisation par la création de districts à la charge d’inspecteurs d’écoles. Ces adjoints du surintendant de l’Éducation ont pour tâche de visiter les écoles de leur district, d’en examiner les maîtres ainsi que les registres des commissions scolaires.
 
On peut suivre les progrès de l’enseignement dans les années 1850 et 1860 grâce aux rapports annuels de l’inspecteur Georges Tanguay, dont le territoire correspond au Bas-Saint-Laurent actuel. À la fin des années 1860, la moitié des enfants de cinq à quatorze ans fréquente l’école sur une base régulière. Quelque 7 000 enfants vont dans les 150 institutions à la charge des commissions scolaires, pour la plupart des écoles de rang mixtes et à classe unique. Le principal problème qui affecte le réseau tient au manque d’assiduité des élèves. Les classes sont désertées à l’heure des semences et des récoltes par les garçons de dix ans et plus et les filles sont très tôt mobilisées pour les tâches ménagères. En fait, ce sont en majorité des jeunes enfants de six à dix ans qui composent l’essentiel de la clientèle scolaire jusqu’à la fin du XIXe siècle.
 
Le manque d’enseignants qualifiés est un des principaux freins au progrès de l’éducation. Pour nombre d’enfants, le fragile apprentissage dispensé par des maîtres aussi ignorants qu’eux est bien vite oublié. La profession attire peu d’adeptes. Comme le salaire des instituteurs est deux fois plus élevé que celui des institutrices, les commissions scolaires favorisent l’embauche de ces dernières. Pour ces filles souvent âgées d’à peine quinze ou seize ans, la vie professionnelle se réduit, la plupart du temps, aux quelques années qui précèdent le mariage. En 1877, l’inspecteur Bégin rapporte qu’il ne reste plus un seul instituteur dans son district de Rimouski. La crise économique qui sévit presque sans interruption, de 1873 à 1895, se répercute directement sur les maigres budgets des commissions scolaires qui, souvent, ne peuvent trouver des institutrices pour les salaires dérisoires qu’elles offrent.
 
Malgré tous les problèmes qui perdurent dans le système d’éducation primaire, le bilan demeure largement positif à la fin du XIXe siècle. La majorité des Bas-Laurentiens savent lire et écrire un peu au tournant du siècle et l’analphabétisme est devenu un handicap réservé aux personnes âgées qui n’ont pu profiter du système scolaire dans leur jeunesse. Le principe de la taxation est enfin accepté par les contribuables, l’assiduité des élèves progresse et la certification des maîtres se resserre. Mais c’est encore à dix ou onze ans que sonne, pour la majeure partie des jeunes Bas-Laurentiens, l’heure des vacances définitives. Jusqu’à la loi de l’instruction obligatoire adoptée par le gouvernement du Québec en 1943, la persévérance moyenne à l’école s’allongera bien peu.
 

Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
 
 
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