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Les baleiniers basques
Thème : Société et institutions

Les baleiniers basques dans le bas estuaire

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 25 septembre 2003

 

Avant la concession des premières seigneuries au Bas-Saint-Laurent, dans les années 1670, la région n’attire aucun peuplement permanent. Toutefois, des explorateurs, des marchands et des entrepreneurs sont très tôt attirés par quelques ressources naturelles du bas estuaire et de sa rive sud : la fourrure des animaux, l’huile des baleines et la morue. Ce sont les pêcheurs basques qui entreprennent cette première mise en valeur du territoire. Des années 1580 à 1640, ils fréquentent de façon plus ou moins régulière les régions de l’estuaire, chassant la baleine et troquant les fourrures avec les Amérindiens. Le monopole des compagnies françaises sur la traite des fourrures et la compétition que leur livrent les Anglais et les Hollandais les chassent graduellement de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent.
 
Dès les premières décennies du XVIe siècle, vers 1520, les pêcheurs basques exploitent les ressources marines de la façade atlantique du Canada, soit avant la venue de Jacques Cartier. Excellents marins et pêcheurs, les Basques fournissent en poissons plusieurs marchés européens. Depuis leurs ports du fond du golfe de Gascogne, à la frontière de la France et de l’Espagne, mais aussi à partir de Bordeaux, le grand port français de la façade atlantique, ils gagnent les riches bancs morutiers de Terre-Neuve. La chasse à la baleine les intéresse toutefois de façon croissante. Vers 1560, ils disposent d’une flotte d’une centaine de morutiers et d’une trentaine de baleiniers de fort tonnage. Jusqu’aux années 1570, l’exploitation des bancs de Terre-Neuve et du golfe leur suffit, mais la raréfaction des colonies de cétacés les incite à pénétrer plus loin dans l’estuaire du Saint-Laurent.
 
Pendant les vingt ans qui précèdent l’établissement de Samuel de Champlain à Québec, en 1608, les Basques fréquentent le bas estuaire du Saint-Laurent de façon régulière. C’est à la hauteur de la rivière Saguenay que se concentre la pêche, dans cet espace privilégié où l’observation des cétacés atteint aujourd’hui la dimension d’une industrie. On a retrouvé les traces de leur présence, sur la rive nord, à Chaffaud aux Basques, Tadoussac, Bon-Désir, anse aux Basques et aux Escoumins; sur la rive sud, à l’île aux Basques et à la pointe à la Loupe. À ces endroits, les Basques ne se contentent pas de fabriquer l’huile de baleine, ils entretiennent des activités de troc avec les groupes amérindiens qui exploitent eux aussi les ressources halieutiques de l’estuaire durant la même saison. Nul doute que la traite des fourrures permette déjà d’assurer de confortables profits pour leurs commanditaires français.
 
En 1664, le missionnaire jésuite Henri Nouvel rapporte qu’il a visité les fourneaux utilisés par les Basques pour fondre l’huile de baleine sur « l’Isle aux Basques », et qu’il y a vu beaucoup d’os de cétacés. Trois fourneaux témoignent encore de nos jours de cette activité. De forme ronde et faits de pierres, ils étaient équipés d’une grande chaudière de cuivre placée sur un orifice. Le feu était alimenté à la base des fours grâce à une ouverture pratiquée dans le socle. Les fouilles pratiquées sur l’île aux Basques par les archéologues, au début des années 1990, ont aussi permis d’établir le fait que les Basques entretenaient aussi des rapports étroits avec les populations amérindiennes dans le cadre de la traite des fourrures. Les tessons de poterie amérindienne retrouvés sur le site prouvent la présence de ces derniers au même endroit et au même moment.
 
Au début de la colonisation française de la vallée du Saint-Laurent au XVIIe siècle, le monopole sur la traite des fourrures constitue une nécessité vitale pour le maintien des comptoirs des compagnies françaises. Elles ne tolèrent donc aucune concurrence sur leur territoire exclusif concédé par charte royale. Les navires français pourchassent ceux de leurs concurrents de La Rochelle, qui accaparent une part importante du commerce des fourrures jusqu’aux années 1620, mais aussi les baleiniers basques, depuis déjà longtemps en rapport avec les Amérindiens. Il semble que les derniers Basques ne reviendront plus dans l’estuaire du Saint-Laurent après 1640. Ce sont pourtant eux qui ont tracé le chemin à leurs compatriotes européens.
 
 
Bibliographie : 

Bélanger, René. Les Basques dans l’estuaire du Saint-Laurent. Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 1971, 162 p.
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
Turgeon, Laurier. « Sur la piste des Basques : la redécouverte de notre XVIe siècle ». Interface, vol. 12, n° 5, sept.-oct. 1991, p. 12-18.
 
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