Chania

L’électrification des campagnes
Thème : Économie

L’électrification des campagnes bas-laurentiennes

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003


En 1945, le village de Rivière-Bleue, au Témiscouata est relié au réseau de distribution d’électricité. Cet épisode clôt la longue période d’électrification des villes et villages bas-laurentiens commencée en 1888 à Fraserville (Rivière-du-Loup). Mais à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tout, ou presque, reste à faire dans les campagnes. L’électrification des rangs et des fermes du Bas-Saint-Laurent a sa propre histoire et c’est celle d’un succès. Le travail est rondement mené car dans l’espace de moins d’une décennie, de 1947 à 1955, la plupart des fermes sont branchées au réseau. Au début des années 1960, l’électrification de la région est complétée.
 
Cet important décalage temporel dans la disponibilité de cette source d’énergie cause de la frustration dans le monde rural du Québec et dans celui de la région. En 1931, à peine 8 % des fermes bas-laurentiennes sont électrifiées, alors que presque toutes les villes et tous les villages du Québec le sont. Ce retard est dénoncé par les dirigeants du monde rural, surtout par les premiers dirigeants de l’Union catholique des cultivateurs (U.C.C). Albert Rioux, natif de Sayabec dans la Matapédia et président de l’UCC de 1932 à 1936, fait pression avec ses collègues pour obliger le gouvernement Taschereau à forcer les compagnies privées à électrifier les zones rurales. Après bien des débats, la Régie provinciale de l’électricité obtient le pouvoir d’ordonner à une compagnie privée l’extension du service rural, mais seulement si cette extension est commercialement rentable. Or l’habitat dispersé des fermes rend cette contingence la plupart du temps impossible à réaliser.
 
À la fin de la guerre, en 1945, cette situation qui prive le monde rural d’un service déjà jugé essentiel dans les villes québécoises devient politiquement injustifiable. L’État se voit alors forcé d’intervenir. L’Union nationale de Maurice Duplessis adopte, au cours de son second mandat, une loi ayant pour objectif l’électrification des campagnes. L’Office de l’électrification rurale (OER), formé en 1945, modèle ses interventions sur les précédents fournis par les États-Unis et l’Ontario, encourageant la formation de coopératives rurales de distribution. Celles-ci se financent avec les parts sociales qu’elles vendent aux coopérateurs et futurs clients ainsi qu’avec des subventions du gouvernement provincial.
 
Dès l’adoption de la loi, la Quebec Power, qui dessert l’ouest du Bas-Saint-Laurent, réagit rapidement et les citoyens d’Estcourt, de Sully et de Rivière-Bleue fêtent leur premier Noël illuminé à l’électricité en 1945. Le mouvement s’avère plus lent dans le reste du territoire, celui de la Compagnie de pouvoir du Bas-St-Laurent. La majeure partie des travaux de constructions sont effectués de 1947 à 1955. Grâce à l’OER et aux neuf coopératives d’électrification rurale de la région, la proportion des fermes électrifiées atteint 47 % en 1951, 85 % en 1956. L’éloignement de plusieurs paroisses de colonisation des années 1930 ou des situations particulières, comme sur l’île Verte, ralentissent les derniers branchements au réseau de la Compagnie de pouvoir du Bas-St-Laurent. En 1961 toutefois, près de 99 % des fermes jouissent de l’électricité, une proportion supérieure à celle du Québec rural pris dans son ensemble.
 
L’arrivée de l’électricité à la campagne provoque des bouleversements plus marqués qu’à la ville où la nouvelle forme d’énergie ne servira longtemps qu’à l’éclairage. En 1950 par contre, il existe toute une panoplie d’appareils qui fonctionnent à l’électricité. Les premiers achats d’appareils électriques sont pour la maison et les machines à laver et les réfrigérateurs précèdent, la plupart du temps, les trayeuses sur les fermes laitières. Dans de nombreux foyers, le téléviseur arrive en même temps que l’électricité. Cependant, les espoirs des propagandistes de l’électrification des fermes, qui croyaient que cette réalisation permettrait de contrer l’exode rural, sont vite déçus. Du recensement de 1951 à celui de 1966, le bilan migratoire de la région affiche un passif de 56 000 personnes et le nombre d’exploitations agricoles est en chute libre.
 
Une fois le travail terminé, les coopératives d’électricité de la région seront d’abord intégrées au réseau de la Compagnie de pouvoir du Bas-St-Laurent, puis au réseau d’Hydro-Québec. Quant à l’Office d’électrification rurale, le succès complet de son intervention amène sa disparition en 1964. On en peut toutefois nier l’effet déterminant du programme duplessiste d’électrification. Au Bas-Saint-Laurent, l’électrification des fermes a apporté une amélioration de la qualité de vie, mais l’augmentation de productivité du travail a aussi permis la rationalisation de l’agriculture et, par là, a finalement favorisé l’exode rural.
 
 
Bibliographie : 

Tremblay, Yves. « Le monde rural et l’électricité », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. XVII, n° 1, janvier 1994, p. 25-29.
Tremblay, Yves. Histoire sociale et technique de l’électrification au Bas-Saint-Laurent, 1888-1963, thèse de doctorat (histoire). Université Laval, 1992, 3e partie.
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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