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La construction navale
Thème : Économie

La construction navale au Bas-Saint-Laurent

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003

 

Jusqu’aux années 1920, une large part du commerce en bas de Québec est effectuée par la voie fluviale au moyen de goélettes en bois à voiles, puis à moteur. Ces petits navires côtiers sont construits tout au long du fleuve et sur une partie de l’estuaire du Saint-Laurent dans des chantiers maritimes improvisés et avec du bois provenant des forêts locales. L’extension des réseaux ferroviaire et routier et la construction de quais, qui permettent l’accostage de navires à coque d’acier d’un tonnage croissant, provoquent le graduel abandon de la petite navigation et la fermeture des petits chantiers navals. Aujourd’hui, seul l’important chantier des Méchins perpétue le souvenir de la construction navale au Bas-Saint-Laurent.
 
Depuis la Conquête, en 1760, jusqu’à 1825, les rives du fleuve et de l’estuaire du Saint-Laurent voient la naissance de dizaines de petits chantiers navals qui produiront près d’un millier de bâtiments. Quatre navires sur cinq sont des goélettes, des voiliers à deux mâts d’un tonnage variant de 30 à 180 tonneaux. Le Bas-Saint-Laurent lance aussi de nombreux sloops, un petit voilier de 30 à 60 tonneaux qui peut travailler à l’échouage, c’est-à-dire qu’il s’échoue volontairement sur les larges battures de la rive sud pour procéder au chargement et au déchargement de sa cargaison. Avant 1800, on ne signale de la construction navale dans la région qu’à Matane et à Rimouski; plus tard, d’autres chantiers s’ajoutent à Rivière-du-Loup, L’Isle-Verte, Trois-Pistoles, Pointe-au-Père et Métis. Le plus important bâtiment construit à cette époque est lancé à Matane en 1811. Il s’agit du Jane, un gros navire de 145 tonneaux.
 
La deuxième moitié du XIXe siècle constitue l’âge d’or de la construction navale au Bas-Saint-Laurent. Entre 1854 et 1899, les chantiers navals improvisés de Sainte-Luce, Rimouski, Bic et Saint-Fabien lancent 38 voiliers, la plupart gréés en goélette. Cette recension exclut la production des autres chantiers vers l’amont jusqu’à Notre-Dame-du-Portage, et vers l’aval jusqu'à Cap-Chat. Au Bic, l’activité se poursuit, à l’embouchure de la rivière jusqu’en 1938 et, à Matane, le chantier diversifie sa production vers la construction de grandes barges pour le transport des billes de bois à pâte. En général, les goélettes construites dans la région sont d’un tonnage inférieur à celui de leurs contreparties charlevoisiennes : les deux tiers jaugent moins de 50 tonneaux.
 
Les charpentiers navals de la région acceptent les commandes des propriétaires et armateurs de tout le bas de Québec, mais leur clientèle est surtout composée de navigateurs et de marchands de la région. Ces derniers doivent reconstituer à l’automne leurs stocks pour l’hiver et le printemps et livrer à Québec les produits agricoles achetés dans la campagne environnante. Nombre de petits industriels et de gros commerçants, comme les frères Butchard à Bic et à Rimouski, s’improvisent armateurs, achètent ou font construire des goélettes qu’ils confient à un capitaine et à ses assistants. L’industriel Charles Bertrand livre sur ses propres goélettes les produits de ses fonderies de L’Isle-Verte, tout au long de la vallée du Saint-Laurent. Du recensement de 1831 à celui de 1881, la flotte bas-laurentienne est en forte croissance: on passe de 9 « bateaux de rivière » à une véritable flottille de 64 « voiliers de grande navigation », d’une jauge moyenne de 40 tonneaux.
 
Dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe, un nombre croissant de navigateurs opèrent leur propre goélette dont ils ont souvent surveillé eux-mêmes la construction. La profession de capitaine de goélette acquiert ses titres de noblesse et toutes les paroisses riveraines d’importance font affaire avec ceux-ci pour transporter leur production agricole ou forestière. La forte croissance de l’industrie forestière de la Côte-Nord, dénuée de lien routier jusqu’aux années 1950, fournit un marché captif aux propriétaires de goélettes qui approvisionnent les chantiers forestiers et qui transportent hommes et chevaux durant la saison de navigation. À compter du premier conflit mondial, plusieurs capitaines-propriétaires installent un moteur tout en conservant la voilure de leur navire.
 
L’avènement des goélettes à moteur et celle des petits caboteurs en acier est fatal à la construction navale régionale. De plus en plus de capitaines et d’armateurs font construire dans les chantiers plus à l’ouest, à l’île d’Orléans et dans Charlevoix, à Lévis et à Sorel, ou même en Angleterre, comme le Jean-Brillant, en 1936. En 1938, la goélette Yvan C de 148 tonneaux est lancée au Bic : il n’y en aura plus d’autres. La construction navale est désormais concentrée dans les grands chantiers ouverts pour équiper la marine marchande et militaire, durant la Deuxième Guerre mondiale, et les navires en surplus sont offerts à prix dérisoire après la guerre. Dans ce contexte, la renaissance du Chantier maritime Verreault des Méchins a plutôt valeur d’exception.
 
 
Bibliographie :

Massicotte, Marie-Andrée. « Au gré du fleuve et de l’histoire. La petite navigation côtière dans notre région », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. XI, n° 4, juin 1986, p. 99-123.

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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