Chania

Le téléphone
Thème : Économie

Le téléphone et les entrepreneurs bas-laurentiens

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003

 
D’aucuns s’étonnent de la présence du siège social de l’importante compagnie de téléphone Télus-Québec à Rimouski. Ce bref rappel de l’histoire de la téléphonie au Québec et dans le Bas-Saint-Laurent va permettre de fournir la réponse à cette apparente anormalité. Cette aventure s’inscrit dans la modernité de la fin du XIXe siècle, quand les brevets canadiens de l’inventeur Alexander Graham Bell prennent fin, en 1885. À partir de ce moment, n’importe quelle compagnie indépendante peut offrir le service téléphonique, même dans les endroits où la compagnie Bell est déjà présente. C’est dans cette perspective qu’il faut aborder l’aventure d’un entrepreneur local qui se lance, depuis Saint-Octave-de-Métis, à la conquête du marché jusqu’à Lévis, face à la puissante compagnie Bell.
 
Avant la fin du XIXe siècle, des dizaines de petites compagnies offrent un service local au Québec. Dans le Bas-Saint-Laurent, il n’existe que des réseaux locaux quand, en 1898, deux médecins récemment installés à Saint-Octave-de-Métis, François-Xavier Bossé et Joseph-Ferdinand Demers, fusionnent leurs petites entreprises pour créer la Compagnie de téléphone de Métis. Le docteur Demers est le véritable entrepreneur du duo. Il étend bientôt son réseau vers Matane et Rimouski où il rachète les installations que la compagnie Bell exploite depuis 1890. Toutefois, l’arrivée de la compagnie du docteur Demers à Lévis, en 1900, provoque une première réaction de Bell qui y exploite son réseau. La déjà puissante compagnie Bell s’engage alors dans une lutte à finir contre cet entrepreneur agressif qui convoite le grand marché de la ville de Québec.
 
Au début du siècle, la compagnie du docteur Demers est active dans les comtés de Rimouski et Matane, dans l’est, et dans ceux de Lévis, Bellechasse et Beauce, à l’ouest. L’entrepreneur réunit ses territoires en prenant le contrôle du réseau de Fraserville (Rivière-du-Loup) et en reliant Fraserville et Lévis au moyen d’un fil de cuivre, en 1904. Il étend son réseau au-delà du fleuve, dans les comtés de Portneuf et Champlain, puis en Beauce et au Nouveau-Brunswick avant de s’attaquer au marché de la ville de Québec. Mais les années de folle expansion sont révolues. Des difficultés avec le nouveau central automatique de Québec et des problèmes financiers amènent le départ du docteur Demers de la Nationale (le nouveau nom de sa compagnie), en 1908. En 1916, la Nationale et Bell se répartissent les territoires du centre et de l’est du Québec.
 
Un autre entrepreneur bas-laurentien, sans doute le plus important et le plus connu dans l’histoire de la région, le financier Jules-A. Brillant, prend en mars 1927 le contrôle de la Compagnie de téléphone nationale et en assume la présidence. Il la restructure et rachète de petites compagnies téléphoniques voisines. En 1936, il regroupe ses entreprises en deux organisations qui se partagent la clientèle au nord et au sud du fleuve. Le holding nommé Corporation de téléphone et de pouvoir de Québec vient coiffer l’ensemble des réseaux, constituant la deuxième entreprise de téléphonie en importance au Québec. En 1937, une liaison radiotéléphonique est établie avec Baie-Comeau et le service est étendu aux communautés de la rive sud non encore desservies.
 
À compter de la fin du deuxième conflit mondial, la compagnie téléphonique connaît une forte augmentation de ses clientèles commerciales et résidentielles. De 1941 à 1951, le nombre de logements qui possèdent un téléphone passe de 10 % à 27 % dans la région. Au tournant des années 1950 et 1960, l’appareil fait partie des éléments essentiels au confort moderne. Déjà, en 1955, la Corporation de téléphone de Québec est devenue Québec-Téléphone, et elle poursuit son expansion, surtout sur la Côte-Nord en plein boom économique. Mais la compagnie ne génère pas les capitaux nécessaires à sa forte croissance et, en 1966, la Compagnie Anglo-Canadienne, un concurrent de Bell, est devenue actionnaire majoritaire.
 
Cette mainmise d’une compagnie à capital surtout américain ne prive pas Rimouski du siège social de Québec-Téléphone. En 1990, cette dernière, forte de ses 240 000 abonnés et de ses 2 000 employés, offre ses services sur 40 % du territoire habité du Québec : le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie, la région de Québec, mais aussi toute la rive nord, de Forestville à Blanc-Sablon. Cependant, sa dépendance aux capitaux américains compromet ses projets d’expansion, au Canada avant la fin du siècle. C’est un autre géant de la téléphonie, Telus, qui se porte acquéreur de Québec-Téléphone, pour en faire la tête de pont de son extension dans l’est du Canada. Et c’est pourquoi Rimouski abrite cet important siège social à l’aube du XXIe siècle…
 
 
Bibliographie : 

Lebel, Monique J. « Le téléphone dans le Bas-Saint-Laurent », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. IV, n° 3-4, septembre 1977, p. 4-18.
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
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