Chania

Le travail au nord, le chômage au sud
Thème : Économie

Le travail au nord, le chômage au sud

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003


Après le deuxième conflit mondial, le déplacement saisonnier de la main-d’œuvre bas-laurentienne vers la Côte-Nord prend une ampleur insoupçonnée. On ne saura sans doute jamais combien de familles auront tiré leur subsistance de ces emplois extrarégionaux. De la décennie 1940 jusqu’aux années 1970, des villages entiers ont survécu ou prospéré grâce aux salaires gagnés de l’autre côté de l’estuaire du Saint-Laurent. Il n’est pas exagéré de prétendre qu’au plus fort de ce mouvement, dans les années 1950, une bonne moitié de la population masculine active des localités du plateau tire ses revenus des emplois nord-côtiers et des prestations d’assurance-chômage versées sur la rive sud.
 
Au cours des années 1940, l’exploitation des bassins forestiers de la Côte-Nord requiert une main-d’œuvre croissante. De 8 000 travailleurs forestiers durant la guerre, l’emploi dans les chantiers passe à 10 000, en 1950, puis à 12 000 en 1960. Les compagnies forestières éprouvent des difficultés de recrutement. Elles réagissent en allongeant la période de coupe et en accélérant la mécanisation de leurs opérations. Mais c’est l’instauration du programme fédéral d’assurance-chômage qui leur est le plus favorable. Elles peuvent s’attacher une main-d’œuvre saisonnière professionnelle qu’elles n’ont pas à supporter dans le creux de l’activité forestière, d’avril à octobre. Comme de 80 % à 90 % des bûcherons au travail sur la Côte-Nord proviennent des cinq comtés du Bas-Saint-Laurent, des milliers de Bas-Laurentiens vivent désormais selon ce calendrier annuel qui les force à une perpétuelle transhumance entre le lieu de travail et la résidence familiale.
 
Traditionnellement, ce sont des agriculteurs qui ont fourni la majeure partie des travailleurs forestiers au Québec jusqu’aux années 1950. Pour eux, le séjour hivernal dans les chantiers permettait d’assurer un revenu complémentaire à celui de la ferme. Les compagnies forestières s’accommodaient de cette situation de fait, en ouvrant les chantiers après les récoltes automnales, et les fermant avant les travaux printaniers dans les champs. Chevaux et outils de la ferme trouvaient à s’employer dans les deux rôles, renforçant la complémentarité des occupations. Au milieu des années 1950, cette façon de faire se transforme rapidement. Pour un grand nombre de cultivateurs vivant dans les zones où l’agriculture est peu prospère, celle-ci devient une occupation secondaire. Bien plus, un grand nombre deviennent des bûcherons professionnels qui ne conservent leur ferme que comme un lieu de résidence.
 
En conséquence, les travailleurs forestiers à l’œuvre sur la Côte-Nord viennent surtout du « haut » des comtés et beaucoup moins de la zone littorale du Bas-Saint-Laurent. La carte des lieux de provenance des bûcherons de la Quebec North Shore Paper de Baie-Comeau, en 1956, illustre bien cette réalité. Si l’on fait exception des villes de Matane et de Rimouski, où l’industrie moribonde du sciage a créé de nombreux chômeurs, on constate que l’essentiel de la main-d’œuvre forestière de la Q.N.S.P. vient des paroisses de l’arrière-pays, surtout à proximité de Matane. L’autre gros contingent de bûcherons est issu de toutes les localités de la vallée de la Matapédia, avec des sommets pour Sayabec, Saint-Moïse et Amqui. Plus à l’ouest, dans les comtés de Rimouski et de Témiscouata, le nombre de travailleurs de la Q.N.S.P. diminue. Là, c’est l’Anglo Canadian Pulp and Paper de Forestville qui recrute le plus pour ses opérations nord-côtières. De plus, un grand nombre de travailleurs forestiers du Témiscouata préfèrent travailler au Maine où les salaires sont supérieurs.
 
Le niveau d’emploi des ouvriers forestiers bas-laurentiens sur la Côte-Nord semble se stabiliser au cours des années 1950, alors que les progrès de la mécanisation et l’allongement de la période d’opération ne font que compenser l’éloignement graduel des parterres de coupe. La généralisation de l’utilisation des scies mécaniques et des débusqueuses va bientôt réduire la demande de main-d’œuvre, en même temps que les chantiers se tournent vers la coupe estivale. Au début des années 1960, la chute de l’emploi est brutale. À la fin du XXe siècle, à peine une fraction des larges cohortes de travailleurs migrants continue ce va-et-vient par-delà l’estuaire et la véritable transhumance saisonnière des décennies précédentes est désormais un phénomène du passé.
 
Au cours des années 1960 et 1970, le Bas-Saint-Laurent va payer chèrement le lien étroit tissé par sa main-d’œuvre forestière entre les deux rives de l’estuaire depuis les années 1920. Un grand nombre de forestiers délaissent ce dur métier et optent pour celui de la construction ou des services et s’installent dans les quartiers résidentiels des villes champignons de la Côte. Les paroisses du haut pays de la région voient partir tous ces jeunes gens des deux sexes et les jeunes couples vers le nouvel Eldorado, et les responsables du développement régional devront gérer cet exode. Les villages fermés par les politiques aménagistes du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (B.A.E.Q.), au début des années 1970, sont justement ceux qui avaient le plus participé aux migrances saisonnières sur la rive nord du fleuve dans l’après-guerre.


Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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