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Les travailleurs migrants saisonniers
Thème : Économie

Les travailleurs migrants saisonniers avant 1950

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003


Les historiens québécois ont abondamment documenté le mouvement d’émigration des Canadiens de langue française, avant 1930, vers les États-Unis. À compter des années 1860, le Bas-Saint-Laurent participe aussi à cet exode. Il existe toutefois un fort courant parallèle composé de centaines de jeunes hommes célibataires qui ne peuvent trouver de l’emploi au Bas-Saint-Laurent, et qui doivent chercher à l’extérieur de façon saisonnière ou temporaire, le moyen de gagner leur vie. Quand ces déplacements saisonniers atteignent leur apogée, dans les années 1950, les migrances temporaires des Bas-Laurentiens en quête d’emploi datent déjà d’un siècle.
 
Contrairement à l’émigration définitive qui affecte des familles entières, les migrations temporaires sont l’affaire des jeunes hommes célibataires. Au XIXe siècle, ces activités saisonnières se concentrent dans la période estivale, avec toutefois une notable exception, celle de la coupe hivernale du bois. Dans les années 1860, les forêts de l’Outaouais, de la Mauricie et de la Haute-Côte-Nord attirent déjà les bûcherons bas-laurentiens. À l’été, la rive nord de l’estuaire accueille la main-d’œuvre du sud dans les mines et fourneaux de Moisie, au moulin Girouard et Beaudet de Betsiamites, sur les sites de pêche de moyenne et basse Côte-Nord. La construction des voies ferrées attire aussi une main-d’œuvre peu exigeante et très mobile partout sur le continent. De même, la récolte des céréales dans l’Ouest canadien incite un nombre considérable de jeunes Bas-Laurentiens à prendre le train vers Winnipeg et Régina, des années 1890 à 1930.
 
L’énorme besoin de travailleurs sur les chantiers du chemin de fer Intercolonial, de 1870 à 1876, a sans doute pour effet de tarir le mouvement d’exode saisonnier vers l’extérieur. Des centaines de Bas-Laurentiens sauront par la suite mettre à profit cette expérience sur le chemin de fer de la Baie-des-Chaleurs ou celui du Lac-Saint-Jean, dans les années 1880. Bientôt, des jeunes femmes s’inscrivent aussi dans cette mouvance, selon des temps et des circuits qui leur sont propres. Les jeunes filles, qui effectuent du service domestique auprès des riches estivants, en grande majorité anglophones, de Rivière-du-Loup, Cacouna et Métis-sur-Mer, accompagnent leurs patrons à la ville, tandis que d’autres partent seules ou en groupes, pour de longues périodes, vers les filatures des Cantons de l’Est, de l’Ontario ou de la Nouvelle-Angleterre. Les usines de munitions et de matériel militaire de la Première Guerre mondiale vont aussi recruter un bon nombre de jeunes filles de la région.
 
Au XXe siècle, c’est surtout à la rive nord qu’il importe de rattacher ces transferts massifs de main-d’œuvre saisonnière. Dans les autres régions du Québec, la complémentarité du travail sur la ferme et celui en forêt assure le peuplement et l’exploitation forestière. Sur la Côte-Nord, par contre, la rareté des surfaces agricoles limite ce type de colonisation agro-forestière, provoquant une pénurie chronique de travailleurs forestiers. En 1920, les 1 300 kilomètres de côte de Tadoussac à Blanc-Sablon comptent moins de 15 000 habitants, dont à peine quelques centaines sont disponibles comme bûcherons. Les compagnies doivent faire appel aux agriculteurs et journaliers de la rive sud, une main-d’œuvre expérimentée qui fournit son outillage et ses chevaux.
 
De la Première Guerre mondiale à la Grande Dépression, des compagnies à capital anglo-canadien et américain se font concéder de grands blocs de forêts vierges sur la Côte-Nord. La demande est croissante pour le bois à pâte et le bois d’œuvre et les chantiers forestiers manquent de bras. La liste des compagnies de pâte et de papier et de sciage est longue : Ontario Paper, North Eastern Pulp and Paper, Saint Regis Paper, Gulf Pulp and Paper, H.F. Amory International Pulp and Paper, Brown Corporation, Donnacona Paper, Wayagamack Pulp and Paper. La moitié des 5 000 ouvriers forestiers vient de la rive sud et c’est du Bas-Saint-Laurent, via le port de Matane, que provient le plus fort contingent. Les effets de la crise économique des années 1930 sont de courte durée dans les chantiers du nord; dès 1937, la reprise y est déjà visible.
 
Avec la fondation de Baie-Comeau et l’ouverture de la papeterie de l’Ontario Paper, une nouvelle dynamique s’installe dans les mouvements de la main-d’œuvre par-dessus l’estuaire. Désormais, un nombre croissant de Bas-Laurentiens pourront s’installer à demeure sur la rive nord. Toutefois, ce courant migratoire n’atténue pas celui des travailleurs migrants saisonniers, bien au contraire, alors que les chantiers forestiers accueillent plus de 8 000 travailleurs durant le second conflit mondial. Cependant, l’année 1950 constituera une charnière, car les besoins de main-d’œuvre explosent littéralement avec les projets de construction de grands barrages sur les rivières de la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Le couple travail au nord, chômage au sud deviendra une façon de vivre pour des milliers de familles bas-laurentiennes.


Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
Frenette, Pierre dir. et al. Histoire de la Côte-Nord. Québec, PUL/IQRC, 1996. 672 p.
 
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