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Tourisme de villégiature
Thème : Économie

Le bas du fleuve et le tourisme de villégiature

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 23 septembre 2003.


Les deux rives du Saint-Laurent en bas de Québec vont connaître, aux XIXe et XXe siècles, les retombées d’une forme de tourisme déjà populaire dans les classes aisées des deux côtés de l’Atlantique, le tourisme de villégiature estival. Cette première expression d’un tourisme de masse demeure restreinte à la bourgeoisie urbaine et trouve sa source dans la nécessité de fuir les villes si mortelles à l’été, surtout pour les jeunes enfants. La diphtérie sévit à l’état endémique, et la chaleur entraîne la dégradation de l’eau et des aliments ce qui cause les diarrhées mortelles chez les nourrissons et les moins de cinq ans. Quand la canicule s’installe en juillet, il monte des rues étroites une insoutenable odeur qui interdit l’ouverture des fenêtres. 
 
Si petits, moyens et grands bourgeois fuient la ville, la qualité et la distance de leur refuge estival varient selon les moyens de chacun. Les moins fortunés des Montréalais s’éloignent de quelques kilomètres, sur la rivière des Prairies, à Châteauguay, ou le long du Richelieu, les plus à l’aise prennent le bateau, plus tard le train, vers les stations de villégiature du bas du fleuve, vers Charlevoix et le Saguenay, la Côte-du-Sud et le Bas-Saint-Laurent. Dès le début des années 1840, plusieurs promoteurs s’intéressent à ce marché grandissant en mettant en service un nombre croissant de bateaux à vapeur. Des lignes régulières sont établies et le quai de Rivière-du-Loup est inclus dans le circuit des vapeurs qui desservent Tadoussac, Charlevoix et Chicoutimi, de 1860 à la Première Guerre mondiale.
 
Avec la fin de la construction du chemin de fer du Grand Tronc, en 1860, jusqu’à Rivière-du-Loup, puis celle de l’Intercolonial jusqu’à Halifax, en 1876, le Bas-Saint-Laurent se retrouve à quelques heures de trajet depuis Québec et Montréal. Les villégiateurs peuvent désormais choisir leur moyen de transport et même entreprendre des excursions sur la rive nord en prenant le vapeur qui se rend au quai de Rivière-du-Loup. Ces villégiateurs sont majoritairement des Canadiens anglais et des Américains attirés par les paysages, l’air salubre et les bains d’eau salée reconnus pour leur vertu thérapeutique. D’aucuns recherchent aussi le dépaysement culturel que leur procure cette société de paysans à l’accent étrange, attachée à sa langue, à ses coutumes et à sa foi catholique.
 
Le tourisme de villégiature nécessite une infrastructure d’hébergement élaborée. De magnifiques résidences secondaires et des hôtels destinés à une clientèle d’estivants aisés accaparent les sites les plus remarquables. Notre-Dame-du-Portage, la pointe de Rivière-du-Loup et Cacouna voient leur population se gonfler à l’arrivée de la belle saison. De grandes familles canadiennes s’y donnent rendez-vous, comme les Allan, les Molson et les Graham. Le premier ministre du Canada, John A. MacDonald, est un habitué. Les plus fortunés y érigent leur villa, comme le Château Montrose des frères Montague et Andrew Allan. Sur la pointe de Rivière-du-Loup, on retrouve les résidences d’été des Bégin, des Garneau, des Shehryn et des Taschereau de Québec, alors que les moins fortunés logent à l’hôtel Fraserville, au Château Granville ou au Venice. Tout au long de la côte, de Notre-Dame-du-Portage à Cacouna, des pensions, des petits hôtels et des maisons de particuliers loués aux étrangers accueillent de centaines de familles urbaines.
 
Avec la fin du XIXe siècle, une nouvelle destination se dessine, plus à l’est, à Métis-sur-Mer. En 1890, Arthur Buies y évalue de 1 500 à 1 800 le nombre des estivants. Si toute la côte entre Rivière-du-Loup à Matane accueille dans les petits hôtels de tourisme une clientèle fidèle et souvent modeste, il n’en va pas de même à Métis Beach où les vacanciers venus de Montréal et de Toronto font partie de la haute société. Durant l’entre-deux-guerres, la population locale passe de 300 à 3 000, de l’hiver à l’été. Même la Grande Dépression épargne la station balnéaire en vogue et, au début des années 1930, le Canadien National inaugure une liaison estivale hebdomadaire Montréal–Métis-sur-Mer, le St. Lawrence Special.
 
La fin du second conflit mondial marque le début de la fin pour le tourisme de villégiature au Bas-Saint-Laurent. Les progrès de l’hygiène urbaine rendent les villes d’Amérique du Nord aussi sûres que les campagnes et l’automobile donne naissance à un nouveau genre de touristes qui, pour un temps, cohabitent avec les touristes sédentaires.
 
Peu à peu, les stations balnéaires de Rivière-du-Loup, Cacouna et Métis perdent leur attrait et l’industrie hôtelière s’adapte au changement. Le gros édifice de bois à deux ou trois étages avec sa salle à manger cède la place aux rangées de « cabines ». Bientôt, la mode américaine du motel, ce long bâtiment de un ou deux étages avec stationnement frontal se répand. Désormais, on tentera de retenir un peu ce touriste de passage qui consomme avant tout, des centaines de kilomètres quotidiens.
 
 
Bibliographie : 

Dionne, Lynda et Georges Pelletier. « Rivière-du-Loup, une escale sur la ligne du Saguenay de 1842 à 1907 », Revue d’histoire du Bas-Saint-Laurent, vol. XX, n° 2, juin 1987, p. 17-24.
Fortin, Jean-Charles, Antonio Lechasseur et al. Histoire du Bas-Saint-Laurent. Québec, IQRC, 1993. 864 p.
 
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