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Colonisation agro-forestière du plateau
Thème : Territoire et ressources

La colonisation agro-forestière du plateau appalachien

Jean-Charles Fortin, INRS-Urbanisation, Culture et Société. 25 septembre 2003

 
Des années 1880 à 1940, les agriculteurs des terrasses littorales partent à l’assaut des plateaux et des vallées des Appalaches. Le mouvement, d’une intensité variable, culmine dans la décennie 1910-1920. Les gouvernements qui se succèdent à Québec encouragent la colonisation des terres neuves en arpentant de nouveaux cantons subdivisés en lots, et en aménageant des routes de pénétration. La crise économique des années 1930 fournira l’occasion aux gouvernements fédéral et provincial de donner un dernier appui massif à cette politique d’établissement rural avec, toutefois, des résultats mitigés. Les derniers colons, souvent établis sur des terres peu propices à l’agriculture, les déserteront avec la reprise générale de l’économie nord-américaine.
 
Déjà, au cours des années 1850 et 1860, la conquête du plateau s’est amorcée à l’arrière du vieux terroir du littoral louprivois. L’occupation des terres neuves s’effectue de proche en proche, « en tache d’huile. » D’une génération à l’autre, la pression augmente, les défrichements repoussent la forêt, l’étagement des rangs gagne les terrasses supérieures et le plateau, depuis L’Isle-Verte, Cacouna et Saint-Arsène vers Saint-Épiphane et Saint-Paul-de-la-Croix, de là vers Saint-François-Xavier et Saint-Clément, puis Saint-Hubert et Saint-Cyprien, à 30 kilomètres de la côte. La fin de la construction du chemin de fer Intercolonial dans la vallée de la Matapédia, en 1876, puis de celui du Témiscouata, en 1888, ouvre des milliers d’hectares à l’occupation permanente. Les nouveaux colons, autant attirés par la richesse forestière des lots que par leur potentiel agricole, développent un mode de subsistance qui leur fait alterner le travail des champs et celui en forêt, au service des concessionnaires forestiers.
 
L’occupation des hautes terres et des vallées de la Matapédia et du Témiscouata s’accélère à la fin du XIX[e] siècle avec l’arrivée des grands concessionnaires forestiers. La majorité des nouvelles familles s’installent sur un lot de colonisation, les autres choisissent l’établissement dans les villages qui naissent près des grandes scieries, à Cabano, Notre-Dame-du-Lac, Estcourt, Sayabec, Val-Brillant, Amqui et Lac-au-Saumon. De 1890 à 1930, le nombre d’occupants de terre dans la Matapédia et le Témiscouata et sur les plateaux des comtés de Rivière-du-Loup, Rimouski et Matane passe de 2 710 à 6 225, ce qui suppose l’arrivée annuelle d’environ 90 familles qui prennent un lot du ministère de la Colonisation ou qui achètent une terre déjà exploitée. En fait, le bilan est sans doute plus modeste, car le recenseur tient compte des lots possédés, mais qui ne sont pas nécessairement habités.
 
On peut mesurer la place de la région des hautes terres du Bas-Saint-Laurent dans la mise en valeur des nouveaux espaces agricoles du Québec de 1890 à 1930. La croissance des superficies dites « améliorées », celles qui supportent les cultures et les pâturages, est phénoménale, plus de 100 000 hectares, ce qui représente 15 % du total québécois. Au cours de ces quarante années, le cheptel quadruple, la récolte de foin est multipliée par cinq, celle de l’avoine par sept. Les rendements demeurent cependant très bas, toujours inférieurs à ceux du Québec pris dans son ensemble. L’usage des engrais chimiques demeure exceptionnel, contrairement aux fermes du littoral où les agriculteurs en utilisent annuellement des milliers de tonnes. De plus, la période végétative écourtée par l’altitude amène des pertes fréquentes pour cause de gelées tardives, au printemps, ou hâtives, à l’automne.
 
En général toutefois, sur un grand nombre de ces nouvelles exploitations, la totalité de la production agricole est consommée sur la ferme. Les colons de fraîche date dépendent beaucoup de la ressource forestière durant les premières années d’installation : la coupe du bois sur leur lot, le travail hivernal au chantier, la drave ou le travail à la scierie locale fournissent l’essentiel du revenu. Au cours de la Première Guerre mondiale, les prix offerts pour le bois d’œuvre augmentent fortement, ce qui incite les colons et les cultivateurs à déboiser leurs lots à bois à un rythme accéléré. En 1920, la vente de produits forestiers par les agriculteurs atteint trois millions de dollars au Bas-Saint-Laurent, ce qui représente 17 % de la valeur totale de ce commerce au Québec. Des centaines de nouveaux colons ne laissent pas passer la manne et dénudent des superficies de loin supérieures à celles qu’ils peuvent réellement cultiver. Quand, dès 1921, la demande pour le bois à pâte et les billots de sciage s’effondre, de centaines de lots sont laissés à l’abandon.
 
Avec l’arrivée de la Grande Dépression, en 1930, l’occupation des hautes terres repart, grâce surtout aux primes de colonisation instaurées par le gouvernement du Québec. Des milliers de familles profitent de cette colonisation dirigée, surtout à l’arrière des comtés de Rimouski et Matane. Au recensement de juin 1941, on compte près de 4 500 nouvelles exploitations agricoles sur les plateaux et les vallées du Bas-Saint-Laurent. Au plan agricole, l’ouverture ou la reprise de milliers de fermes n’aura produit que de maigres résultats, car une partie de ces nouvelles exploitations n’atteindra même pas le seuil de l’autosuffisance alimentaire. Au cours des années 1940 et 1950, une grande partie de ce nouvel écoumène sera désertée par ses habitants.
 
 
Bibliographie :

Fortin, Jean-Charles. Histoire de l’agriculture dans le Bas-Saint-Laurent, 1891-1951. L’entreprise agricole dans deux œkoumènes distincts : basses terres littorales et plateaux appalachiens. Rimouski, Université du Québec à Rimouski, mémoire de maîtrise (Développement régional), 1989. v-190 p.
Blanchard, Raoul. « Le rebord sud de l’estuaire du Saint-Laurent » L’Est du Canada français. Paris-Montréal, Librairie Masson et Cie, Librairie Beauchemin Limitée, 1935, vol. 1, p. 107-228.
 
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