Chania

Herni-Raymond Casgrain...
Thème : Culture

Henri-Raymond Casgrain : fils de la Côte-du-Sud

Jacques Saint-Pierre, historien, 18 juillet 2003

 

L’abbé Henri-Raymond Casgrain est l’une des figures marquantes de la littérature québécoise au XIXe siècle. Né à Rivière-Ouelle, en 1831, il s’est imposé moins par la qualité de ses œuvres que par son rôle d’animateur de ce que l’on a appelé « l’école littéraire de Québec » et par ses études historiques. Comme tous les intellectuels, il subit l’influence de son éducation et de ses lectures, mais peut-être encore davantage du milieu dans lequel il grandit. 
 
Au manoir de Rivière-Ouelle
 
Petit-fils du marchand Pierre Casgrain, qui acquiert la seigneurie de Rivière-Ouelle, de 1813 à 1815, et fils de Charles-Eusèbe Casgrain, avocat et homme politique, le jeune Henri-Raymond connaît une enfance très heureuse sur les terres familiales à Rivière-Ouelle. Bien que son père n’ait pas hérité de la seigneurie, la famille vit largement des revenus de celle-ci et elle s’établit dans l’ancien manoir seigneurial, rebaptisé « manoir d’Airvaux ». « Ce Mr. Eusèbe, écrit l’un de ses neveux, l’abbé Alphonse Casgrain [dans des mémoires où il ne ménage ni son oncle, ni ses cousins] se tira[i]t du grand seigneur, paraissant même dédaigner son frère Pierre-Thomas (seigneur héritier), vu qu’il n’avait pas eu la chance de faire un cours d’études. » La famille de Charles-Eusèbe Casgrain semble en effet très imprégnée des valeurs aristocratiques.
 
L’abbé Camille Roy, dont Henri-Raymond Casgrain a été le maître, insiste de son côté sur le contexte de la naissance de celui-ci pour expliquer son intérêt particulier pour les légendes et les traditions populaires canadiennes françaises, un domaine resté à peu près inexploré jusque-là. En effet, Casgrain a la chance de naître à l’époque où les vieilles paroisses de la vallée du Saint-Laurent telles que Rivière-Ouelle vivent encore, « isolées dans leur calme solitude, non entamées encore par ces mœurs étranges, nouvelles, cosmopolites que les chemins de fer, les journaux et l’américanisme envahisseur devaient plus tard y introduire, avaient gardé intactes leurs habitudes, leur physionomie, et comme leur virginité primitive ». 
 
L’abbé Roy évoque également l’influence du milieu naturel sur la vocation littéraire de ce fils de bonne famille de Rivière-Ouelle : « Sous ses regards, autour du manoir, la plaine, la plaine assez grande pour ouvrir largement l’horizon, pas assez étendue pour donner l’impression de la monotonie ; tantôt quadrillée de champs enclos où poussent abondamment les foins verts et les blés, tantôt s’étalant inculte et sauvage comme une lande bretonne… » Même s’il écrira la plus grande partie de son œuvre à Québec, l’abbé Henri-Raymond Casgrain portera toute sa vie l’empreinte de ce terroir.
 
Préservation de la littérature orale
 
Au moment de ses études au Collège de Sainte-Anne, le jeune Casgrain découvre plusieurs romanciers et poètes français. Mais il se passionne aussi pour l’Histoire du Canada publiée par François-Xavier Garneau et c’est ce genre littéraire qui retient finalement son attention. Tandis que Garneau raconte les hauts faits d’armes et aux luttes constitutionnelles, Casgrain se tourne plutôt vers les faits de la culture populaire, « l’histoire qui fait revivre les scènes de la vie familiale, raconte les mœurs des bonnes gens, et remet aux lèvres des grand’mères les récits fantastiques ou plaisants dont elles amusent le cerveau des tout petits… » Il amorce sa carrière littéraire en publiant des légendes dans un livre publié en 1861 et deux revues qu’il fonde à la même époque, Les Soirées camadiennes et Le Foyer canadien.
 
Casgrain n’est pas un simple compilateur de ces récits issus souvent d’un passé très lointain. Contrairement aux ethnologues, il est moins intéressé aux variantes d’un même récit qu’à en assurer la conservation pour le bénéfice des générations futures. L’auteur puise ces histoires fantastiques dans ses souvenirs d’enfance, qu’il enrichit d’observations sur différents aspects de la vie des habitants de la campagne. En plus d’écrire lui-même de nombreux articles pour les deux revues, Casgrain s’entoure de collaborateurs, dont certains proviennent de la région : Philippe Aubert de Gaspé, Joseph-Charles Taché, Joseph Marmette, pour ne mentionner que les plus connus. 
 
Promotion d’une littérature nationale
 
Les deux revues littéraires fondées par l’abbé Casgrain ont une existence assez brève. Après 1865, il se consacre à la rédaction de biographies de personnages historiques, comme Marie de l’Incarnation, ou de certains écrivains de son époque, François-Xavier Garneau, Philippe Aubert de Gaspé, Francis Parkman (spécialiste de l’histoire canadienne d’origine américaine), Antoine Gérin-Lajoie, etc. Comme l’ont écrit plusieurs historiens de la littérature par la suite, Casgrain n’est pas un véritable critique littéraire. Il s’attache plutôt à louanger ou à dénigrer les individus qu’à étudier leurs œuvres. Cependant, il poursuit un objectif très louable, soit la promotion d’une littérature nationale.
 
L’abbé Henri-Raymond Casgrain est considéré par l’historien de la littérature Maurice Lemire comme le premier véritable éditeur au Canada. En effet, il signe en 1876 un contrat de dix ans avec le Département de l’Instruction publique pour la publication de volumes à être distribués en prix aux écoliers de la province. Il recrute les auteurs, révise les manuscrits et fait imprimer les textes. Plusieurs auteurs de la Côte-du-Sud sont contactés par le prêtre éditeur qui continue inlassablement, en dépit de sa vue déclinante, à défendre la cause des lettres canadiennes. 
 
L’abbé Casgrain avait enseigné au Collège de Sainte-Anne au début de sa carrière et il revient à l’enseignement comme professeur d’histoire de la littérature à l’Université Laval, de 1887 à 1895, puis d’histoire, de 1895 à 1904. Il avait obtenu un doctorat honorifique en droit de cette institution en 1877 et figurait parmi les fondateurs de la Société royale du Canada en 1882. En 1888, l’Académie française couronne son livre Un pèlerinage au pays d'Évangéline. Il décède à Québec, en 1904, après avoir publié ses mémoires sous le titre de Souvenances canadiennes. 
 
Bien que ses compétences comme critique littéraire aient été remises en cause par certains de ses successeurs, le nom de Henri-Raymond Casgrain reste étroitement associé à l’essor d’une littérature canadienne. Cet homme de lettres de la Côte-du-Sud a puisé son inspiration initiale dans sa terre natale et il a ensuite contribué à l’éclosion de plusieurs nouveaux talents dans la région.
 
 
Bibliographie :

Deschênes, Gaston. La Côte-du-Sud, cette inconnue. Québec, Les éditions du Septentrion, 1991. 79 p.
Roy, Camille. L'abbé Henri Raymond Casgrain : la formation de son esprit; l'historien; le poète et le critique littéraire. Montréal, Librairie Beauchemin, 1913. 141 p.
 
Chania