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Des simples levées... aux aboiteaux
Thème : Territoire et ressources

Des simples levées... aux aboiteaux

Jacques Saint-Pierre, historien, 25 juillet 2003

Des simples levées…
 
Les recensements généraux de la fin du XVIIe siècle révèlent une nette diminution du nombre d’arpents en prairie dans les seigneuries de la région de Kamouraska (à l’est de Saint-Roch). Dans ce secteur, où le littoral est formé d’une étroite bande de terres basses et parsemées de marais, il semble que les habitants aient peu à peu assaini ces sols pour les mettre en culture. Les procès verbaux des grands voyers, les fonctionnaires chargées de la voirie, contiennent d’ailleurs des allusions à des « levées ». Or, selon Furetière (1701), ce terme désigne, « une élévation de terre, de pierres ou d’autres materiaux en forme de quai, de digue, de chaussée pour arrêter des eaux, des inondations… » L’intendant François Bigot l’utilise même comme synonyme du mot « aboiteau », d’origine acadienne. 
 
De plus, un bail à ferme du domaine seigneurial de Kamouraska, en 1716, par le sieur Henri Hiché ne laisse aucun doute sur la volonté de conversion des marais. Le preneur, qui agit plus à titre de conducteur des travaux qu’à celui de fermier, doit préparer « dans la prairie le plus de terre qu’il pourra pour labourer cet automne ». En fait, il est libre « sil le juge apropos et quil trouve que les endrois ou son quel que fredoche le meilleur Il les fera aracher [et] dans le bois debout il fera abattre Le bois ». Mais la principale tâche de celui-ci consistera à assécher le terrain au moyen de fossés. En effet, il est chargé « de faucé plus quil poura et quil touvera de monde » en ayant pris soin « de voire l’endroit ou Il faudra fauscié pour bien compatter son terrain ». La plus grande partie des terres basses de la région continuent cependant d’être utilisées comme prairies jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle.
 
Les premières références explicites à la construction d’aboiteaux remontent du début du XIXe siècle. La société auxiliaire d’agriculture de Sainte-Anne et de Rivière-Ouelle, qui est mise sur pied en 1821, décerne une gratification à François Roy pour un aboiteau. On précise que cette chaussée avec écluse a permis à ce cultivateur de dessécher et de dessaler un espace de terrain considérable sur lequel il pourra récolter du beau foin et du bon blé. Il s’agit encore à l’époque d’initiatives individuelles, mais la conversion des prairies de grève en terre cultivée est désormais associée à l’amélioration des pratiques culturales. 
 
…aux aboiteaux
 
Le premier véritable aboiteau du comté de Kamouraska a été érigé en 1860 sur la ferme du Collège de Sainte-Anne et il a été prolongé en 1869. À cette date, l’ouvrage avait permis de récupérer une superficie de 400 mètres de front sur 350 de profondeur. Le professeur Jean-Daniel Schmouth, de l’École d’agriculture, se fera le principal défenseur de l’endiguement des marais. En 1874, il estime que dans la seule paroisse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, la construction d’une digue de 9,5 kilomètres rendrait cultivables 8 400 hectares, qui n’avaient été utilisés jusqu’alors que comme pâturages.
 
En fait, le problème des sols d’alluvions de Kamouraska n’était pas tant qu’ils étaient inondés lors des grandes marées printanières et automnales, mais plutôt qu’ils retenaient le sel dissous dans l’eau. En dépit de leur potentiel agricole élevé, ces terres n’avaient pas été cultivées. Le professeur Schmouth expliquait ainsi la façon de régler le problème :
 
« Pour mettre ces terrains en culture, il faut donc tout d’abord empêcher les eaux salées de les submerger, tout en donnant aux eaux de pluie un écoulement facile; puis de procéder à leur dessalage, c’est-à-dire, à l’enlèvement de l’excès de sel.
 
Dans nos localités, ces conditions sont remplies de la manière suivante : On défend les atterrissements contre les marées par des digues en terre connues sous le nom d’aboiteaux, puis on les dessale en les labourant à plusieurs reprises, afin de les pulvériser et de permettre aux eaux de pluie et à celles provenant de la fonte des neiges de les laver plus promptement. »
 
À l’exemple du Collège de Sainte-Anne, les cultivateurs de la région élèvent d’autres digues pour protéger leurs terres des marées. Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, le ministère de l’Agriculture appuie les initiatives des cultivateurs en fournissant les services d’hommes et de machinerie lourde. Jusqu’à maintenant, on s’est contenté de récupérer des terres déjà formées (au-dessus du niveau de la mer). Au début des années 1960, un agronome a cependant proposé d’assécher quelque 162 000 hectares de terre en favorisant l’envasement des battures du fleuve, au moyen de brise-lames et de clôtures à fascines. Il évoquait même la perspective de l’envasement d’une partie de l’estuaire, de l’île d’Orléans jusqu’aux battures aux Loups Marins au large de Saint-Jean-Port-Joli, qui relierait l’archipel de Montmagny en un immense delta regroupant près de la moitié des terres arables de la province. 
 
Les terres assainies grâce aux aboiteaux représentent un peu plus de 10 % des terres agricoles du comté de Kamouraska. D’autres terres basses pourraient encore être récupérées ailleurs sur la Côte-du-Sud, mais les marais constituent des aires de repos et de reproduction des oiseaux que les écologistes défendent avec vigueur. 
 
 
Bibliographie :

Archives de la Côte-du-Sud et du Collège de Sainte-Anne, 16, 154, Marcel Létourneau, « Les Battures de la rive sud et les aboiteaux » (monographie agricole), Sainte-Anne-de-la-Pocatière, 1959, 16 p.
Archives de la Côte-du-Sud et du Collège de Sainte-Anne, 33, 17, Papiers Lavoie, Société auxiliaire d’agriculture de Ste-Anne, 1821.
Hamel,, Aubert. « La récupération et la mise en valeur des alluvions maritimes du St-Laurent », Agriculture, vol. 20, no 3, mai-juin 1963, p. 77-83.
Schmouth, J.-D., « Mise en valeur des terrains envahis par les eaux salées », Gazette des campagnes, 2e série, vol. 1, no 20, 15 septembre 1942), p. 152-154.
« Un paysage agraire original : les aboiteaux de Kamouraska ». Dans Claude Boudrau, Serge Courville et Normand Séguin, Le territoire. Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval/Les Archives nationales du Québec, 1997, p. 64-65. Coll. « Atlas historique du Québec ». 
 
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