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Thème : Culture

Philippe Aubert de Gaspé, le chantre de la Côte-du-Sud

Jacques Saint-Pierre, historien, 5 mai 2003

 
Seigneur de Saint-Jean-Port-Joli, Philippe Aubert de Gaspé s’est fait surtout connaître comme homme de lettres. Son roman Les Anciens Canadiens est considéré comme la première œuvre littéraire digne de ce nom au Canada français. Les Mémoires publiées à la suite de ce premier succès constituent quant à elles une chronique sur la vie des contemporains de l’écrivain dans laquelle il fait une très large place à ses censitaires, qui l’appelaient familièrement « Monsieur Philippe ».
 
La vie mouvementée de « Monsieur Philippe »
 
Philippe Aubert de Gaspé naît à Québec le 30 octobre 1786, mais il se retrouve à Saint-Jean-Port-Joli dès l’hiver 1787. Héritier de la seigneurie, son père Pierre-Ignace Aubert de Gaspé emménage avec sa famille dans le manoir reconstruit après l’incendie de 1759. C’est là que se déroulent les premières années de la vie du jeune Philippe. En 1795, il part étudier à Québec, d’abord à l’Académie de James Tanswell, puis au Séminaire de Québec et finalement à une école anglo-protestante, où il apprend la langue de Shakespeare. Durant cette période, il se lie d’amitié avec plusieurs fils de familles aristocratiques canadiennes.
 
Après des études en droit auprès des juges Jonathan Sewell et Olivier Perreault, il est admis au barreau le 15 août 1811 et il se marie un mois et demi plus tard à Susanne Allison. Il se consacre ensuite à la pratique du droit jusqu’à sa nomination, en 1816, au poste de shérif du district de Québec. L’avocat n’est cependant pas très doué pour l’administration publique et, après six ans, il se retrouve dans l’impossibilité de s’acquitter de ses obligations financières. Démis de ses fonctions, il se réfugie à Saint-Jean-Port-Joli en 1823.
 
L’ex-shérif craint l’emprisonnement pour dettes, mais les choses traînent en longueur durant plusieurs années. Finalement, en 1838, après que la Cour d’appel ait refusé la déclaration de faillite de l’intimé, Philippe Aubert de Gaspé est incarcéré à la prison de Québec. Il y séjourne trois ans, soit jusqu’à ce que le Parlement accepte finalement qu’il se prévale des protections accordées par la loi aux débiteurs insolvables. Ces années d’incarcération sont un calvaire pour ce quinquagénaire, dont la famille s’établit à proximité de la prison. 
 
À la mort de sa mère, en 1842, l’avocat déchu devient seigneur usufruitier de Saint-Jean-Port-Joli. Après avoir retrouvé un certain statut social, il passera le reste de son temps à s’occuper de son domaine, à cultiver ses jardins et à s’adonner à ses loisirs favoris, la chasse, la pêche et la lecture. S’il a la douleur de perdre sa femme, qui meurt prématurément en 1847, le mariage de ses enfants et la naissance de ses petits-enfants sont autant de jours heureux pour le vieux seigneur sérieusement éprouvé par la vie.
 
Une vocation littéraire tardive
 
Philippe Aubert de Gaspé manifeste très tôt son intérêt pour les arts et les lettres. Pendant ses études, il s’initie d’abord à la littérature latine et française, puis aux auteurs anglais. En 1808, il se retrouve parmi les membres fondateurs de la Société littéraire de Québec. Il aurait aussi contribué à la préparation du roman publié par son fils en 1837 intitulé L’Influence d’un livre. Cependant, il y a loin entre le simple amour des lettres et la gloire littéraire.
 
Après 1850, le seigneur de Saint-Jean-Port-Joli passe ses étés sur ses terres, mais il revient à Québec durant les mois d’hiver. Il fréquente alors un cercle d’intellectuels qui se réunit chez Charles Hamel, un commerçant de la rue Saint-Jean qui possède une riche bibliothèque. Plus tard, on le retrouve dans l’arrière-boutique de la librairie des frères Crémazie, d’où émerge un mouvement littéraire appelé « l’école de Québec ». Les premiers extraits du roman historique de Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, sont publiés au mois de mars 1862 dans les Soirées canadiennes, revue littéraire fondée par quelques habitués de la libraire Crémazie. Les textes du septuagénaire suscitent beaucoup d’intérêt de la part du public.
 
Le roman paraît en avril 1863. L’édition originale de cette saga qui se déroule à l’époque de la Conquête de 1759 s’envole en quelques mois. Histoire d’amour et d’honneur mettant en scène des familles de la classe aristocratique de la colonie, le roman se présente en outre comme une fresque de la vie rurale sur la Côte-du-Sud sous le Régime britannique et un vibrant plaidoyer en faveur du régime seigneurial aboli en 1854. Par la bouche de l’un des personnages, l’auteur y évoque aussi ses déboires personnels dans une tentative de réhabilitation de son honneur.
 
D’un point de vue historique, ce sont les anecdotes racontées par l’auteur et ses observations sur certains personnages ou faits qui constituent le principal attrait de l’œuvre. Son talent de narrateur s’exprime aussi dans Les Mémoires, qu’il publie en 1864, et d’un troisième volume de chroniques qu’il n’eut jamais le temps de compléter et dont les textes ont été publiés après sa mort sous le titre Divers. Les critiques contemporaines ne tarissent pas d’éloges à l’endroit des écrits de Philippe Aubert de Gaspé et les nombreuses rééditions de ces œuvres depuis leur parution témoignent du talent de leur auteur. On a même comparé Les Anciens Canadiens à La Chanson de Rolland.
 
Philippe Aubert de Gaspé connaît son heure de gloire à la toute fin de sa vie. Après le mariage de sa fille Atala, en 1869, il partage son existence entre les résidences de ses gendres Andrew Stuart, à l’ouest de la ville de Québec, et William Fraser, à Fraserville (Rivière-du-Loup). Il s’éteint le 29 janvier 1871 à l’âge de 85 ans. Selon ses dernières volontés, il est inhumé auprès de sa femme et de ses parents et grands-parents sous le banc seigneurial en l’église de Saint-Jean-Port-Joli.
 

Bibliographie :

Casgrain, Henri-Raymond. Philippe Aubert de Gaspé. Québec, Léger Brousseau, 1871. 125 p.
Castonguay, Jacques. Philippe Aubert de Gaspé : seigneur et homme de lettres. Sillery, Septentrion, 1991. 202 p.
Lacourcière, Luc. « Aubert de Gaspé, Philippe-Joseph », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. X, Québec, PUL, 1972, p. 19-24. 
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