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La mise en valeur des seigneuries
Thème : Économie

La mise en valeur des seigneuries

Jacques Saint-Pierre, historien, 11 avril 2003

 
La zone seigneuriale de la Côte-du-Sud connaît deux phases de défrichements intensifs, soit dans le second quart du XVIIIe siècle et à nouveau au tournant du siècle. Dans les deux cas, les Sudcôtois sont stimulés par l’augmentation de la demande pour le blé du Canada, facteur auquel s’ajoutent les pressions démographiques au début du XIXe siècle. 
 
Les premiers établissements
 
Les terres basses situées en bordure du fleuve, qui comptent parmi les plus fertiles de la région, attirent très tôt les colons. Cependant, la nature particulière des terroirs a un impact considérable sur les travaux de défrichement. Là où les sols supportent une végétation plutôt maigre composée de conifères, comme ceux de la Grande Anse ou de l’anse de Cap-Saint-Ignace, les défricheurs ont la tâche plus facile, mais là où les sols graveleux dominent, en particulier à Beaumont et La Durantaye, ils doivent s’attaquer à des bois francs. L’abattage des arbres requiert alors beaucoup plus d’énergie, ce qui peut expliquer d’ailleurs que plusieurs colons abandonnent ou vendent leur concession pour en acquérir une autre en terrain plus favorable.
 
Quel que soit l’endroit où il s’établit, le pionnier est confronté à une lourde tâche. Le seigneur de La Pocatière écrit à ce propos :
 
« […] en ce pays il faut qu’un pauvre habitant commence par abattre les arbres de son habitation qui est toute en forêt, qu’il coupe ces arbres de certaine longueur, maniable à un homme et à une femme, pour les pouvoir remuer avec des leviers et mettre en tas, qu’il les fait brûler et qu’ensuite il houe la terre à force de bras dessus et au travers les racines des arbres abattus pendant quelques années, qu’il en arrache le reste des troncs des arbres que l’on coupe à cinq ou six pieds (1,5 à 1,8 mètre) de hauteur sur les neiges […] »
 
En fait, les arbres ne sont brûlés que là où ils n’ont aucune valeur commerciale. L’ingénieur Gédéon de Catalogne rapporte, en 1715, que les habitants de Beaumont et La Durantaye font plutôt du bois de chauffage qu’ils vendent ensuite à la ville.
 
La demande pour le blé
 
Jusque vers 1720, la mise en valeur des terres concédées sur la Côte-du-Sud progresse à un rythme à peine supérieur à celui de la population. En l’absence d’un marché local important pour leur production agricole, la plupart des colons se bornent à cultiver assez de terre pour subvenir aux besoins de leur famille. Cependant, la mise en valeur s’accélère par la suite avec l’établissement de relations commerciales régulières avec Louisbourg et les Antilles.
 
L’histoire de Jean Gaudreau, l’un des pionniers de Cap-Saint-Ignace, illustre la progression de la mise en valeur des plus anciennes concessions. Entre le moment de son établissement dans la seigneurie de Vincelotte, en 1675, et son mariage, quatre ans plus tard, Gaudreau construit une petite maison de madriers et une grange. Par la suite, il essouche la portion de terre déjà défrichée et il entreprend un nouvel abattis, qui compte près de 3,5 hectares au moment de son décès prématuré en 1686. Le nouveau mari de sa veuve poursuit les travaux sur la concession de Gaudreau et, en 1701, celle-ci comprend presque 8 hectares de terre labourable à la charrue et un peu plus de 3 hectares d’abattis.
 
Après 1720, le développement du commerce intercolonial entraîne un accroissement rapide des superficies cultivées, qui sont multipliées par quatre de 1721 à 1739. Dans la seule seigneurie de Bonsecours, à L’Islet-sur-Mer, par exemple, les censitaires mettent en valeur plus de terre entre 1723 et 1739 qu’au cours des 46 premières années d’existence de la seigneurie. La guerre vient ensuite perturber tout le commerce colonial. 
 
L’assaut final contre la forêt  
 
La situation se rétablit peu à peu après la Conquête et la demande extérieure pour le blé incite les habitants de la région à reprendre la hache pour s’attaquer à la forêt. Entre 1765 et 1784, pendant que la population s’accroît de 62 %, la terre en valeur fait plus que doubler. L’exportation de blé sur le marché impérial contribue à la prospérité de l’ensemble de la colonie. Le ralentissement du commerce au début du siècle suivant n’a cependant que très peu d’effet sur le rythme de mise en culture dans la zone seigneuriale. En effet, la comparaison des recensements de 1784 et de 1831 révèle que les superficies en culture triplent alors que la population est multipliée par deux.
 
À la fin du XVIIIe siècle, les terroirs les plus fertiles de la Côte-du-Sud sont déjà exploités depuis de nombreuses années. Ces terres montrent des signes d’épuisement, si l’on en juge par les critiques sévères du système de culture faites par des observateurs britanniques. Pendant que les habitants des concessions du littoral continuent de cultiver les vieux biens, qui ne donnent plus les mêmes rendements, leurs fils sont obligés de s’établir de plus en plus loin à l’intérieur des terres, sur des sols généralement médiocres où ils connaissent une existence misérable.

Voir image : Structure agraire de lla paroisse de Saint-Vallier en 1831 
 

Au recensement de 1831, dans la paroisse de Saint-Vallier, les censitaires établis au premier rang cultivent des terres beaucoup plus vastes. L’écart est d’autant plus important que les concessions des rangs de l’intérieur de la paroisse sont habitées très souvent par plus d’une famille, ce qui est exceptionnel pour celles situées en bordure du Saint-Laurent. Ces données traduisent les tensions qui doivent s’exercer au sein de la société régionale à l’époque : stratégies visant à préserver les patrimoines, émigration forcée des enfants en surnombre, endettement qui peut déboucher sur la marginalité, voire la délinquance.
 
La progression du défrichement dans les seigneuries de la Côte-du-Sud reflète en premier lieu le rythme du peuplement. Cependant, la mise en valeur s’accélère lorsque la demande pour le blé, qui entraîne une hausse du prix, justifie un accroissement des emblavures. Des écarts importants subsistent cependant entre les habitants des premiers rangs et ceux des « profondeurs ».  
 
 
Bibliographie :

Archives nationales du Québec à Québec, Recensement de 1831, Saint-Vallier, bobine 1031, f. 111-119.
Saint-Pierre, Jacques. « L’aménagement de l’espace rural en Nouvelle-France : les seigneuries de la Côte-du-Sud », dans Peuplement colonisateur aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous la direction de Jacques Mathieu et Serge Courville, Université Laval, Centre d’études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord, 1987, coll. « Cahiers du Célat » no 8, p. 35-201.
Saint-Pierre, Jacques. « L’habitant et l’environnement (XVIIe-XIXe siècles) : l’apport de l’histoire régionale », Thèmes canadiens, vol. 13, 1991, p. 101-114.
 
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