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Thème : Société et institutions

Le télégraphe et le téléphone sur la Côte-du-Sud

Jacques Saint-Pierre, historien, 26 mars 2003

 

À l’origine, la transmission des nouvelles importantes sur de longues distances se fait par des moyens très simples. Mais l’invention du télégraphe électrique, puis du téléphone, abolissent définitivement les distances entre les campagnes de la Côte-du-Sud.
 
Des feux de bois au télégraphe électrique
 
Le premier système de communication télégraphique utilisé au Canada est lié aux besoins de la défense. Au moment de la Guerre de Sept Ans, des postes de signalisation sont établis sur le littoral du Saint-Laurent, entre Rivière-du-Loup et Lévis, pour signaler les mouvements de l’ennemi. On utilise à la fois le feu de bois et un dispositif comprenant un bras mobile monté sur une tour pour relayer l’information d’un poste à l’autre. Deux postes sont construits dans Kamouraska sur l’îlet du Portage et sur l’île Brûlée, et un troisième sur l’île d’Orléans.
 
Ce n’est qu’au début du XIXe siècle qu’un système permanent de télégraphe aérien est implanté entre l’île Verte et Québec. Selon un marché signé en 1809, les différents postes installés dans les îles du littoral de la Côte-du-Sud comportent un mât de 20 mètres de hauteur et une vergue de pareille longueur. Ces tours de sémaphore servent durant une cinquantaine d’années. Elles sont remplacées par le télégraphe électrique utilisant l’alphabet Morse, inventé en 1832. Un premier bureau du télégraphe est ouvert à Kamouraska en 1856.
 
Les premières compagnies de téléphone 
 
Breveté en 1876 par Graham Bell, le téléphone fait son apparition sur la Côte-du-Sud à la fin du siècle. Jean-Baptiste Dupuis écrit que les principaux citoyens de plusieurs localités de la région se procurent la nouvelle invention pour satisfaire leur curiosité de communiquer entre eux et aussi pour la commodité de pouvoir appeler la station de chemin de fer, le médecin, le magasin général, etc. Ces premières initiatives ne dépassent pas les limites de la municipalité. Cependant, la nécessité de relier les divers services locaux pour permettre la communication à longue distance entraîne la création de compagnies à vocation régionale. C’est ainsi que deux regroupements importants se forment sur la rive sud du fleuve à l’est de Lévis : la Compagnie de téléphone de Bellechasse et la Compagnie de téléphone de Kamouraska.
 
La Compagnie de téléphone de Bellechasse est fondée par un médecin de Lévis, le docteur J.-L. Demers. Elle concentre d’abord ses activités dans quelques paroisses des comtés de Lévis et de Bellechasse, puis elle étend graduellement son territoire vers l’est en reliant les diverses sociétés qui s’étaient formées à Montmagny, Rivière-du-Loup, Rimouski, jusqu’à Métis. Elle dessert également les municipalités de Kamouraska situées à l’intérieur des terres. En 1910, la compagnie prend le nom de Compagnie de téléphone nationale et elle s’attaque au marché de la compagnie Bell à Québec en installant le téléphone à cadran qui venait d’être inventé aux États-Unis. Mais elle ne peut rivaliser avec sa concurrente sur ce terrain.
 
La Compagnie de téléphone de Kamouraska voit le jour en 1892, mais elle est incorporée en 1902. Ses principaux promoteurs sont des membres des professions libérales et des hommes d’affaires du comté. Après avoir acquis en 1903 la ligne de télégraphe longeant le chemin du Roi, de Rivière-du-Loup à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, la compagnie raccorde son réseau à celui de la Compagnie de téléphone Bell en achetant de François-Gilbert Miville Dechênes et de ses associés la ligne reliant les paroisses du bas du comté de L’Islet. Dechêne, qui réside au manoir seigneurial de Saint-Roch-des-Aulnaies, est alors député du comté. La Compagnie de téléphone de Kamouraska s’étend ensuite vers le Nouveau-Brunswick et le Bas-Saint-Laurent.
 
La concurrence entre les différentes sociétés qui desservent le territoire de la Côte-du-Sud se poursuit jusqu’à la Première Guerre mondiale. Une entente est alors conclue entre les parties : la Compagnie de téléphone de Kamouraska se retire du territoire de L’Islet et la Compagnie de téléphone nationale cesse d’opérer son service local dans le comté de Kamouraska. En 1927, cette dernière est acquise par Jules-A. Brillant de Rimouski, fondateur de ce qui deviendra la compagnie Québec Téléphone (aujourd’hui Telus), tandis que la société de Kamouraska cède à Bell la majorité de ses actions. Les petites compagnies n’ont pas en effet les ressources financières nécessaires à l’établissement d’une ligne transcontinentale.
 
Une communication plus facile 
 
Si les premiers abonnés du téléphone se recrutent surtout dans le cercle restreint des notables et des commerçants, le service se démocratise progressivement. Il faudra cependant plusieurs décennies avant que le réseau ne s’étende aux résidants des rangs éloignés des villages. Dans certains cas, les cultivateurs devront attendre jusqu’au milieu des années 1950 avant d’avoir accès à ce service. La dispersion de la population rend le prolongement des lignes existantes très coûteux pour les compagnies. 
 
Le service téléphonique est particulièrement apprécié dans les paroisses de colonisation. Eugène Rouillard écrit en 1901, en parlant des paroisses du haut du comté de L’Islet : « Fallait-il en effet quérir les services d’un médecin, ou désirait-on connaître le prix courant du marché au fromage et au beurre, c’était toute une course à entreprendre, douze et quinze lieues [47 et 58 kilomètres] à faire sur des routes difficiles, principalement durant la saison des pluies. » Dans ces paroisses isolées, c’est le curé qui fait les démarches pour obtenir le service téléphonique. 
 
À l’origine, les abonnés sont plusieurs à partager un même numéro. La téléphoniste établit la communication en faisant retentir la sonnerie une fois, deux fois, trois fois pour distinguer les utilisateurs d’une même ligne. Mais plusieurs personnes peuvent décrocher en même temps le récepteur! Les appareils à batterie individuelle actionnée par manivelle sont remplacés après la Deuxième Guerre mondiale par les appareils modernes. Le système automatique avec des numéros à sept chiffres remonte quant à lui au début des années 1960. 
 
L’invention du téléphone marque un progrès important dans l’histoire des communications. En ce qui concerne les régions, le service téléphonique est d’autant plus essentiel que la population est dispersée sur un vaste territoire. De simple objet de curiosité réservé à quelques notables, le téléphone contribuera ensuite à l’amélioration de la qualité de la vie de la population des villages, puis des rangs.
 
 
Bibliographie :

Archives de la Côte-du-Sud et du Collège de Sainte-Anne, C029, J.-B. Dupuis, « Notes sur la Compagnie de téléphone de Kamouraska », juillet 1955.
Archives de la Côte-du-Sud et du Collège de Sainte-Anne, F001, 28, nos 90-91, J. Lavoie, Notes sur le télégraphe et les signaux du Saint-Laurent.
Hébert, Yves. Montmagny… une histoire, 1646-1996 : la seigneurie, le village, la ville. Montmagny, Montmagny 1646-1996 inc., 1996. 304 p.
Ouellet-Bouchet, Jeannine, et al. Saint-André de Kamouraska. Saint-André, Comité des Fêtes du Bicentenaire, 1991. 713 p.
Veaugeois, Denis. « Vaincre la distance et le temps : une obsession millénaire », Cap-aux-Diamants, no 23, automne 1990, p. 30-33.
 
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