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L’habitat au XVIIIe siècle
Thème : Société et institutions

L’habitat au XVIIIe siècle

Jacques Saint-Pierre, historien, 4 mars 2003

 
Sauf à l’extrémité ouest de la région, à Beaumont et à Saint-Michel, il subsiste aujourd’hui très peu d’exemples d’architecture rurale remontant à l’époque de la Nouvelle-France. La plupart des maisons qui, d’après la tradition orale, auraient été construites avant 1760 ont subi quant à elles trop de transformations pour être représentatives des habitations des premiers colons.
 
La maison des premiers colons
 
Les archéologues Marcel Moussette (et son équipe) et Philippe Picard se sont intéressés au cours des dernières années aux premières exploitations agricoles de la Côte-du-Sud, le premier sur un site occupé dès le milieu du XVIIe siècle, à l’île aux Oies, et le second sur un site défriché au XVIIIe siècle, situé le long de la rivière du Sud. Les vestiges qui ont été mis au jour lors de ces fouilles complètent le portrait de l’habitat domestique des premiers Sudcôtois, qu’on peut brosser à partir des archives notariales, notamment des inventaires après décès. 
 
Selon l’historien de l’architecture Georges-Pierre Léonidoff, les maisons de la région de Québec se distinguent à l’origine de celles de la région de Montréal. On retrouve en effet dans la capitale et les environs une forte concentration de maisons dont le toit repose sur une charpente. Dans la région de Montréal, prédomine la technique de construction dite « pièces sur pièces », où le toit s’appuie sur les murs, et ce modèle s’imposera par la suite à l’ensemble de la vallée du Saint-Laurent. 
 
Sur la Côte-du-Sud, la maison « pièces sur pièces » reste la norme durant tout le XVIIIe siècle. Il y a moins de renseignements sur la forme des toitures, mais celle à deux versants est probablement la plus répandue. Les toits à pavillon ou en croupe, qu’on peut observer encore aujourd’hui sur certaines maisons de Beaumont (par exemple à la maison Trudel, classée monument historique), indiquent un emprunt à la région de Québec. Pour couvrir leurs maisons, les Sudcôtois utilisent d’abord la paille, puis la planche et enfin le bardeau; l’usage de ce dernier matériau est un indice de l’amélioration du niveau de vie des familles.
 
Le type le plus primitif de l’habitation rurale de la Côte-du-Sud est une structure dont les murs sont formés de pieux plantés en terre et le toit est recouvert de paille. Sans autre plancher que la terre battue et chauffée par une seule cheminée d’argile séchée ou de pierre, cette construction rudimentaire tient davantage de la simple cabane que de la véritable maison. À en juger par les descriptions contenues dans les inventaires après décès, les planchers de bois ne deviennent la norme dans la région que dans le second quart du XVIIIe siècle.
 
L’archéologue Philippe Picard imagine ces maisons de défricheurs « percées d’ouvertures plutôt petites à battants obturés, le plus souvent de papier ciré, qu’on ouvrait le matin pour laisser entrer la lumière du jour et qu’on refermait à la fin de la journée [en été]; les fenêtres étaient protégées à l’extérieur par des « contrevents » et devaient avoir des volets à l’intérieur pour couper le froid le plus possible en saison hivernale. » Certains habitants creusent une cave sous le plancher de leur maison ou une partie de celui-ci, mais cette façon de construire semble s’imposer uniquement au XIXe siècle. 
 
Les dépendances agricoles
 
Dans la cour de l’habitation, on peut trouver un fournil, dont la fonction première est d’abriter le four à pain, mais qui peut servir également de résidence d’été comme en fait foi un bail à ferme du domaine du seigneur de la Rivière-du-Sud, Jean-Baptiste Couillard de Lespinay, consenti en 1695. L’acte prévoit que le fermier devra se retirer dans le fournil lorsque le seigneur occupera son manoir. Philippe Picard y voit l’ancêtre de la cuisine d’été.
 
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, certains habitants de la Côte-du-Sud vont aussi se doter de laiteries. Désignées comme des « pavillons » dans les inventaires après décès du notaire Joseph Dionne, elles semblent plus nombreuses dans Kamouraska où l’on fabrique déjà à cette époque un beurre de très bonne qualité. 
 
Les dépendances agricoles les plus importantes restent toutefois la grange et l’étable, qui sont habituellement intégrées en un seul bâtiment. Ces constructions ont une faible valeur monétaire. Il y a parfois une écurie, mais cela témoigne d’une aisance à laquelle la majorité des habitants de la région n’ont pas encore accédé en 1750.
 
L’aspect de la campagne
 
Le paysage littoral qui s’offre à la vue des visiteurs de la Côte-du-Sud à la fin du Régime français commence à prendre la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Comme le révèle la carte de Murray en 1762, le chemin du Roi emprunte à peu près le tracé de la route 132 en longeant le fleuve. Par contre, la voie carrossable est interrompue à la hauteur des principales rivières qui, après la fonte des glaces qui les recouvrent en hiver, doivent être traversées à gué à marée basse ou encore en canot à marée haute. En fait, les marchandises sont transportées plutôt par la voie fluviale durant la saison de la navigation, ou encore en traîneau sur la neige.
 
Les villages n’existent pas encore à cette époque; l’église est le cœur de la paroisse. De plus, les habitations sont assez éloignées les unes des autres et sont séparées par des clôtures latérales de perches de cèdre, qui délimiteront les champs de la région durant plus de deux siècles. La profondeur des concessions demeure boisée, mais les habitants ne tolèrent pas d’arbres autour de leur maison. Tout au plus peut-on voir quelques pommiers çà et là. La plupart des fermes possèdent toutefois un potager.
 
L’étude systématique des archives notariales et la multiplication des fouilles archéologiques de sites agricoles pourraient apporter plus de détails sur l’évolution de l’habitat rural de la Côte-du-Sud au XVIIIe siècle. L’incendie des habitations par les troupes de Wolfe en 1759 a fait disparaître la plupart des constructions de cette époque. 
 
 
Bibliographie :

Côté, Hélène. L'archéologie de la nouvelle ferme et la construction identitaire des Canadiens de la vallée du Saint-Laurent. Thèse de doctorat (histoire), Université Laval, 2001. xv-302 p.
Léonidoff, Georges-Pierre. « Les maisons, 1660-1800 » et « La maison de bois ». Dans
Atlas historique du Canada, vol. 1 : Des origines à 1800, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1987, planches 55-56.
Picard, Philippe. Cadre et conditions de vie domestique sur un site d'agriculteurs du Village à la Caille au 18e siècle. Thèse de maîtrise (arts et traditions populaires), Université Laval, 1991. xi-225 p.
Saint-Pierre, Jacques. « L’aménagement de l’espace rural en Nouvelle-France : les seigneuries de la Côte-du-Sud », dans Peuplement colonisateur aux XVIIe et XVIIIe siècles, sous la direction de Jacques Mathieu et Serge Courville, Québec, Centre d’étude sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord, 1987, p. 35-201.
 
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