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Les « quêteux » de Saint-Gervais
Thème : Société et institutions

Les « quêteux » de Saint-Gervais

Jacques Saint-Pierre, historien, le 24 avril 2002

 
Saint-Gervais est aujourd’hui une paroisse agricole relativement prospère, mais il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, au début du XIXe siècle, une partie de sa population est réduite à la mendicité. Même si une église est construite en 1792, la paroisse demeure très longtemps une mission. Cet immense territoire de 17 milles (28 km) de long sur 5 à 7 milles (8 à 11 km) de largeur compte 5 260 âmes en 1811et 8 444 âmes (plus d’un millier de familles) au moment de son érection canonique en 1825.
 
Un milieu hostile
 
La seigneurie de Livaudière, qui enjambe les contreforts des Appalaches, accueille à la fin du Régime français plusieurs familles acadiennes chassées de leurs terres par les Anglais. Elles s’établissent dans le rang de la Hêtrière à Saint-Charles et dans deux concessions, la première Cadie et la deuxième Cadie, qui formeront après 1780 le cœur de la paroisse de Saint-Gervais. Au moment où le premier curé résidant entre en fonction, il ne subsiste cependant que très peu d’Acadiens à Saint-Gervais. En effet, ceux qui ont survécu aux privations et à la maladie ont vendu leur terre pour s’installer dans les vieilles paroisses du littoral.
 
Les Acadiens sont remplacés par d’autres colons provenant de la région. L’arpenteur Joseph Bouchette constate, en 1815, que les habitants de Saint-Gervais parviennent à gagner leur vie avec peine en raison du relief accidenté qui rend les travaux agricoles très difficiles. Il ajoute qu’une de leurs principales occupations est de fabriquer du sucre d’érable le printemps, dont ils envoient une quantité considérable au marché.
 
Les habitants de Saint-Gervais ont mauvaise réputation. En fait, on retrouve parmi eux un certain nombre de mendiants qui parcourent la campagne pour obtenir de quoi subvenir à leurs besoins. Le journal Le Canadien rapporte à leur propos : 
 
« Les mendiants qui prennent le nom de Pauvres de St-Gervais devraient prendre le titre de Paresseux de St-Gervais. Ces mendiants sont robustes, capables de travailler, paresseux, etc. Pour n’avoir pas la peine de travailler la terre, ils logent sur quelques emplacements. Ceux d’entre eux qui ont des terres les vendent et en prennent dans les endroits les plus reculés; ils ont soin de se mettre tous dans la même concession pour vivre ensemble et s’éloigner de ceux qui vivent honnêtement de leur travail et qui pourraient leur faire des reproches. »
 
Ce jugement est évidemment teinté de préjugés; le témoignage de Joseph Bouchette fournit une explication plus juste de la pauvreté des colons de l’endroit. Les mendiants constituent en réalité une minorité de la population. En 1817, les notables de la paroisse prient d’ailleurs leur curé de transmettre une requête à l’évêque demandant que « la gueuserie ne soit plus autorisée par des billets donnés ab hors ab hac, mais qu’il soit prohibé d’en donner à qui que ce soit, amoins de quel qu’accident funeste et ruineux, tel que seroit un incendie ou une perte totale de bestiaux. » 
 
La sensibilité aux disettes
 
Confrontés à une nature hostile, les habitants de Saint-Gervais sont plus sensibles que le reste de la population de la Côte-du-Sud aux mauvaises récoltes. Ainsi, dans la requête qu’ils font parvenir au gouverneur à l’automne de 1816 pour obtenir de l’aide, ils se plaignent des gelées extraordinaires qu’ils connaissent depuis trois ans. Les signataires de la pétition expliquent que les habitants se trouvent dans un tel état de misère « que plusieurs d’entre eux, et surtout des femmes et des enfants, doivent infailliblement périr de faim dans le cours de cet hiver, si quelque main bienfaisante ne veut bien les prendre sous sa protection. » La paroisse compte alors 1 952 personnes dans le besoin, dont une partie est réduite à boire de la tisane de foin.
 
Le graphique montre une hausse assez importante des décès en 1814 et en 1815, qui sont des années de mauvaises récoltes. Par contre, le taux se situe à un niveau très bas en 1816, soit au moment où toute la Côte-du-Sud est touchée par une disette. Il est probable que ce soit là une conséquence des mortalités antérieures qui ont fauché les individus les plus vulnérables. Mais la nouvelle hausse de 1817 semble être une conséquence directe de la catastrophe de 1816. Ce n’est peut-être pas une simple coïncidence si les notables de Saint-Gervais réclament, en juin 1817, la construction de deux chapelles de procession « qui serviroient aussi pour y déposer les corps morts la veille de leur enterrement ».
 
C’est cependant au début des années 1820, au moment où la Côte-du-Sud est aux prises avec une épidémie de fièvre, que la mortalité atteint les plus hauts sommets. Seule une observation plus fine tenant compte de l’année-récolte plutôt que de l’année civile permettrait d’établir un lien de causalité entre la hausse soudaine de la mortalité et les mauvaises récoltes. Par contre, il existe une relation entre les disettes et la nuptialité, comme le confirme en 1817 le curé de Rivière-Ouelle, Bernard-Claude Panet : «La mauvaise récolte a arrêté beaucoup de mariages, mais l’apparence de la bonne va les mettre en train.»
 
Les pionniers de Saint-Gervais sont les premiers habitants de la Côte-du-Sud à être confrontés à un environnement hostile. L’expérience de la colonisation de l’arrière-pays appalachien, par les réfugiés acadiens d’abord, puis par les Sudcôtois eux-mêmes s’avère difficile, voire même tragique pour plusieurs d’entre eux. Les «quêteux» de Saint-Gervais ne sont en définitive que la manifestation la plus visible de cette misère.
 

Bibliographie :

Archives nationales du Québec à Québec, Registres d’état civil de Saint-Gervais-et-Protais, 1810-1825.
Archives de l’archidiocèse de Québec, 61 CD, Saint-Gervais 1 : 62, pétitions des habitants de Saint-Gervais, 28 juin 1817.
Bouchette, Joseph. Description topographique de la province du Bas Canada : avec des remarques sur le Haut Canada et sur les relations des deux provinces avec les Etats-Unis de l’Amérique. Londres, W. Faden, 1815. 
Saint-Pierre, Jacques.. « L’habitant et l’environnement (XVIIe-XIXe siècles) : l’apport de l’histoire régionale », Thèmes canadiens, vol. 13, 1991, p. 101-114.
 
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