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Des passages à gué aux premiers ponts...
Thème : Territoire et ressources

Des passages à gué aux premiers ponts à péage

Jacques Saint-Pierre, historien, 21 juin 2002

 
Jusqu’au début du XIXe siècle, les transports par voie fluviale sont plus importants que ceux par voie terrestre sur la Côte-du-Sud. Les anses du fleuve et l’embouchure des principales rivières forment autant de ports naturels permettant aux bateaux d’accoster et de prendre ou de livrer leur chargement. Sauf en hiver, les communications terrestres restent très difficiles. En effet, elles sont interrompues par trois principales rivières, soit la rivière Boyer, la rivière du Sud et la rivière Ouelle. Le désagrément est plus grave encore pour les habitants des seigneuries qui se trouvent coupées en deux par ces obstacles. Ce n’est qu’après la construction des premiers ponts à péage sur ces rivières que la route devient une véritable alternative au fleuve.
 
L’âge héroïque des passages à gué
 
Le pont de la rivière Boyer, à Saint-Vallier, est celui que la population réclame avec le plus d’empressement. Dès 1737, les habitants des paroisses de L’Islet jusqu’à Berthier justifient leur réclamation par le besoin d’aller à la ville pour y vendre leurs denrées et y rapporter en justice. L’affaire traîne en longueur jusqu’au printemps de 1746, alors que les capitaines de milice des paroisses intéressées procèdent à une répartition des travaux, qui seront exécutés sous la conduite de l’entrepreneur Jean Michon. On réclame alors la participation des autres habitants de Saint-Michel jusqu’à Pointe-Levy, et notamment de ces derniers étant donné le fait que les passeurs de l’endroit vont profiter de la venue à Québec des habitants de la Côte-du-Sud. Au moment de la Conquête, le pont de la rivière Boyer n’est cependant pas encore érigé; on franchit la rivière en canot à marée haute ou à cheval ou en voiture à marée basse.
 
La rivière du Sud et le bras Saint-Nicolas sont traversés de la même façon. Le seigneur met également des canots dans le bassin à l’embouchure de la rivière du Sud afin de permettre à ses censitaires de venir faire moudre leurs grains au moulin. Philippe Aubert de Gaspé relate dans Les Anciens canadiens que son père s’est déjà retrouvé au milieu de la rivière, après que sa voiture ait heurté une roche. Mais le véritable danger de ces traversées survient lorsque le niveau de l’eau ne permet pas de la franchir à gué. Dans ce cas, il faut hisser la calèche sur la barque, tandis que le cheval traverse à la nage. Il arrive souvent que le propriétaire soit obligé de courir pour rattraper sa bête libérée de toute entrave. Lors des grandes marées du printemps et de l’automne, le refoulement des eaux rendent le passage en canot très dangereux.
 
À Rivière-Ouelle, le passage à gué n’est utilisable qu’à marée basse, près de l’embouchure de la rivière et deux lieues plus haut. Ailleurs, la profondeur de l’eau est telle que des bâtiments de plus de 60 tonneaux peuvent s’y aventurer à marée haute. De 1718 à 1738, les paroissiens résidant à l’est de la rivière préfèrent fréquenter l’église de Kamouraska, tandis que ceux qui résident à l’ouest vont à Sainte-Anne. Le câble du bac, raconte Philippe Aubert de Gaspé, est sujet à se rompre pendant la tempête ou par la force du courant. Et si la marée se trouve alors à baisser, les passagers courent le risque d’être emportés au large.
 
À la veille de la Conquête, la Côte-du-Sud possède des ponts sur les ruisseaux et les rivières de moyenne importance depuis déjà quelques années. Celui de la rivière à la Caille, à Saint-Thomas, a une soixantaine de pieds de longueur; c’est probablement l’ouvrage à plus longue portée de la région, avec celui de la rivière Trois-Saumons, à Saint-Jean-Port-Joli, et celui de la rivière Ferrée, à Saint-Roch-des-Aulnaies. Il faudra encore une cinquantaine d’années pour que le trajet de Lévis à Rivière-du-Loup puisse se faire sans arrêt.
 
Les ponts à péage : la voie du progrès
 
Le premier pont construit sur la rivière Boyer n’est pas un pont à péage à l’origine. L’ouvrage est exécuté pour le compte du notaire Joseph Riverin, de Saint-Vallier, vers 1800. Mais, après quelques années, le pont de bois exige des réparations. Thomas-Alexis Gosselin, représentant la succession de Riverin, s’engage à les faire à ses frais en échange du droit de péage pour une période de quatre années. Même si sa requête est appuyée par les habitants de la paroisse, elle rencontre de l’opposition de la part des habitants du comté de Devon (Montmagny et L’Islet) qui veulent construire un autre pont sur la rivière Boyer. Finalement, Gosselin obtient le droit de péage en 1812 pour une période de 25 ans.
 
En 1808, plusieurs notables, dont le seigneur Jean-Baptiste Couillard, cherchent à s’associer en vue d’ériger un pont sur la rivière du Sud et un autre sur le bras Saint-Nicolas. Le premier pont, connu à l’époque sous le nom de « pont Prévost », est finalement érigé en 1812 sur le bras Saint-Nicolas par Jacques Morin, un cultivateur de Saint-Vallier qui possède déjà un pont à péage sur la rivière du Sud au quatrième rang de cette paroisse et qui proposera de faire celui de la rivière Ouelle. Le « pont du Régent », enjambant la rivière du Sud, est construit quant à lui en 1813 par François Fréchette, qui est autorisé par une loi de la législature du Bas-Canada à y percevoir les droits de péage. Bien que modestes selon nos critères actuels, ces deux ouvrages constituent de véritables prouesses techniques au début du XIXe siècle : le pont du Régent a 300 pieds de longueur et le pont Prévost en a 120. Les deux sont suspendus à 15 pieds au-dessus du niveau de l’eau. 
 
À Rivière-Ouelle, plusieurs gens en vue de la paroisse, mais aussi de Saint-Roch, de Sainte-Anne et de Kamouraska, adressent une requête au grand voyer en 1791 dans le but d’obtenir l’érection d’un pont sur la rivière. Cependant, le projet suscite une vive opposition, tant de la part des habitants de Rivière-Ouelle, que de ceux des paroisses voisines de Sainte-Anne et de Kamouraska, qui seraient appelés à contribuer aux travaux. Le pont ne sera finalement érigé que beaucoup plus tard par le seigneur Pierre Casgrain. En effet, ce dernier obtient, en 1816, le privilège de construire un pont à péage sur la rivière là où passait autrefois le bac. Il s’agit d’un pont-levis pour permettre aux goélettes de remonter la rivière. Le même Pierre Casgrain achètera le pont Régent de la rivière du Sud en 1835.
 
Philippe Aubert de Gaspé écrit : « J’ai dit […] que j’étais ami du progrès : je me rétracte. La civilisation a tué la poésie : il n’y en a plus que pour le voyageur. Belle prouesse, en effet, exploit bien glorieux que de passer sur un pont solide comme un roc, et assis confortablement dans une bonne voiture! » Et il ajoute en parlant des constructeurs des ponts à péage : « On a proclamé bien haut que ces messieurs avaient été les bienfaiteurs de leur pays! Bienfaiteurs, oui; mais, poètes, non. »


Bibliographie :

Aubert de Gaspé, Philippe. Les Anciens canadiens. Montréal, Éditions Fides, c1975. 359 p.
Deschênes, Gaston. « Le pont Fréchette ». La Javelier, vol. 5, no 3, octobre 1989, p. 7.
Dion, Albert. Topographie de Montmagny : histoire primitive de la paroisse de Saint-Thomas de Montmagny : première partie. Québec, Action catholique, 1935. 208 p.
Hudon, Paul-Henri. Rivière-Ouelle de la Bouteillerie : 3 siècles de vie. Rivière-Ouelle, Comité du tricentenaire, 1972. xi-495 p.
Pozzo-Laurent, Jeannine. Le réseau routier dans le gouvernement de Québec (1706-1760). Thèse de maîtrise (histoire), Université Laval, 1981. x-92 p.
 
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