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La pĂȘche ou la chasse au marsouin
Thème : Économie

La pĂȘche ou la chasse au marsouin

Jacques Saint-Pierre, 1er juillet 2002

 
La pêche au béluga du Saint-Laurent, un cétacé mieux connu sous le nom de « marsouin », est associée à Rivière-Ouelle depuis le début du XVIIIe siècle jusque dans les années 1930. Pratiquée de façon plus ou moins intensive selon les époques, cette activité saisonnière procure aux gens de la région un revenu d’appoint. Elle marque surtout profondément l’imaginaire populaire, à tel point que la municipalité a intégré un poisson avec les épis de blé symbolisant l’agriculture dans ses armoiries. Tous ceux qui ont écrit sur Rivière-Ouelle évoquent la pêche au marsouin. 
 
Une entreprise de 230 ans 
 
Les meilleurs sites pour la capture des marsouins se trouvent à la pointe de Rivière-Ouelle et à la Pointe-aux-Iroquois. Cependant, c’est dans le secteur des îles de Kamouraska que la société dirigée par le marchand Charles Denys de Vitré tend la première pêche au marsouin. Les trois associés – les autres membres de la société sont François Hazeur et Pierre Peire – se partagent les frais de cette entreprise avec l’appui du ministère de la Marine, qui leur fournit notamment des cordages nécessaires à la confection des filets. La mise au point de la technique de capture du marsouin prend quelques années, mais les premiers essais sont convaincants. En effet, plus de 250 marsouins sont pêchés durant les deux premières années, soit en 1701 et en 1702.
 
Dans le premier quart du XVIIIe siècle, la pêche au marsouin apparaît aux intendants comme un moyen de diversifier l’activité économique de la colonie. Cela les incite à céder le monopole de la pêche à des marchands. À Rivière-Ouelle, la décision suscite l’opposition des habitants qui possèdent déjà un droit de pêche sur la devanture de leur terre en vertu de leur contrat de concession. Forcées de reconnaître ce fait, les autorités favorisent à compter de 1710 une plus grande décentralisation de la pêche, ce qui provoque une multiplication des installations tout le long de la Côte-du-Sud, et ailleurs dans l’estuaire. Par contre, l’intensification de la pêche ne fait que répartir les prises entre un plus grand nombre de pêcheurs.
 
Par la suite, la pêche au marsouin devient une activité beaucoup moins importante. Cependant la société fondée dès 1705 par six habitants pour l’exploitation du site de la pointe de Rivière-Ouelle en commun avec les marchands se perpétue jusqu’à la fin du XIXe siècle. En 1870, cette société est transformée en une compagnie, dont chacune des 7 200 parts représente une perche à fournir pour la pêche, qui est toujours tendue à la pointe, et une partie dans la terre attenante. À compter de 1910, Joseph Lizotte entreprend de racheter les parts, mais la pêche s’avère peu rentable à l’époque. Elle est tendue pour la dernière fois en 1935. 
 
Un savoir-faire traditionnel
 
Dans sa monographie consacrée à Rivière-Ouelle, madame Elphège Croff fournit une bonne description de la technique utilisée par les pêcheurs de marsouin à la fin du XIXe siècle. « Dès que les vagues se sont retirées les pêcheurs qui font le quart sur le rivage descendent dans les canots en suivant le côté extérieur de la pêche. Rendus au large, ils franchissent les perches et poursuivent les captifs, armés de harpons et d’espontons et la chasse commence. Le harpon est un dard dont la pointe est muni [sic] de deux crocs recourbés qui s’ouvrent quand on veut le retirer. Il est long d’environ deux pieds et demi [75 cm] et se termine par une douille dans laquelle on met un manche de bois mobile [qui est relié à une corde]. L’esponton est un dard ordinaire muni d’un manche de sept à huit pieds [environ 2 m]. » Les deux instruments sont utilisés par le harponneur, le premier pour attraper le marsouin et le second pour lui appliquer le coup de grâce. 
 
Par la suite, les marsouins sont hissés sur la grève, où des hommes équipés de longs couteaux procèdent au dépeçage en les coupant depuis la queue jusqu’au cou et en effectuant une coupe transversale autour de la tête. « On sépare alors le lard de la chair et le « capot » débarrassé du squelette est fendue en deux et traîné au hangar. Un dépeceur détache le lard de la peau, et le coupe en petits morceaux, qui seront jetés dans de grandes casseroles pour être fondus. » Un seul marsouin peut donner une barrique d’huile, dont le prix varie de 100 à 200 dollars à la fin du XIXe siècle, ce qui est une somme très considérable. L’huile de marsouin sert longtemps de combustible pour l’éclairage. On utilise également la peau du cétacé, dépouillée de sa couche gélatineuse par macération, à la place du cuir dans la fabrication des chaussures, des harnais, etc. Enfin, l’huile de marsouin clarifiée est employée par les habitants comme un substitut à la graisse dans la préparation de croquignoles. On dit même que les ailerons et la queue trempés dans la saumure ont un goût assez semblable au lard salé.
 
Une espèce menacée d’extinction
 
La pêche au marsouin semble avoir été particulièrement productive dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’abbé Alphonse Casgrain raconte avoir vu dans sa jeunesse des pêches de plus de 300 marsouins en une seule marée. De 1886 à 1895, les biologistes estiment à plus de 4 000 le nombre de marsouins qui ont été pris dans le Saint-Laurent. Depuis 1866, le total dépasse les 16 000 individus. Au début des années 1930, le gouvernement verse même une prime pour sa capture car les pêcheurs de morue et de saumon l’accusent de nuire aux pêches commerciales dans le golfe. Près de 3 000 bêtes sont ainsi mises à mort entre 1932 et 1938. Mais les études du professeur Vadim-D. Vladykov sur les mœurs (1944) et l’alimentation (1946) du marsouin contribuent à la réhabilitation du mammifère marin. Bien que la pêche ait été abandonnée, la population ne s’est pas encore rétablie à un niveau qui puisse assurer sa survie. Depuis 1979, le marsouin a le statut d’espèce protégée, son extinction étant devenue une question d’intérêt public. Il est devenu le symbole des méfaits engendrés par la pollution du Saint-Laurent.
 
La pêche au marsouin fait désormais partie du folklore de la Côte-du-Sud. Mais elle apparaît comme une première tentative de diversification de l’économie de la région. Même si elle ne rencontre pas les attentes de ses promoteurs, elle devient une activité d’appoint à laquelle les habitants de Rivière-Ouelle s’adonnent durant plus de deux siècles. C’est un fait marquant de l’histoire de la région. 


Bibliographie :

Casgrain, Alphonse. Notes sur la famille de Pierre-Thomas Casgrain. Manuscrit daté de 1913. 300 p.
Croff, Madame Elphège. Nos ancêtres à l’œuvre à la Rivière-Ouelle. Montréal, Albert Lévesque, [1931]. 212 p.
Laberge, Alain. « État, entrepreneurs, habitants et monopole : le « privilège » de la pêche au marsouin dans le Bas Saint-Laurent, 1700-1730 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 37, no 4, mars 1984, p. 543-556.
Reeves, Randall R. et Edward Mitchell. « Catch history and initial population of white whales (Delphinapterus leucas) in the River and Gulf of St. Lawrence, Eastern Canada », Le Naturaliste canadien, vol. 111, no 1, 1984, p. 63-121.
 
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