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Fortunat Bélanger
Thème : Société et institutions

Fortunat Bélanger : un chercheur d’or devenu cultivateur (1866-1936)

Jacques Saint-Pierre, historien, 2002


Les cultivateurs d’autrefois sont généralement perçus comme des gens dont la vie rythmée par les saisons s’écoule paisiblement de la naissance jusqu’à la mort. Si c’est le cas de la majorité, il se trouve de notables qui font exception à cette règle. Fortunat Bélanger est l’un de ces personnages qui ont connu une destinée hors de l’ordinaire. En effet, après avoir été prospecteur au Yukon, il reviendra s’établir sur la terre paternelle de Saint-Thomas de Montmagny, où il élèvera une nombreuse famille tout en s’occupant activement de la promotion de l’agriculture.
 
À l’école de la vie
 
Fortunat Bélanger naît à Saint-Thomas en 1866. Aîné d’une famille de cinq enfants, il est très vite initié au métier de cultivateur, à l’instar de la plupart des jeunes garçons de la campagne. Son passage sur les bancs de l’école est plutôt bref : deux ans à l’école de rang, quatre ans et quatre mois chez les frères de la Doctrine chrétienne et, après avoir travaillé sur la ferme deux ans, un stage de six mois dans une école commerciale locale, le Collège Dufresne. Pendant le reste de sa vie, il enrichira cette instruction de base par de nombreuses lectures, l’assistance à des conférences, les échanges avec des agronomes, etc. Grâce à cette activité intellectuelle, il sera reconnu comme l’un des cultivateurs les plus avisés de son temps. 
 
À 17 ans, il accompagne, en qualité de chaîneur, un groupe d’arpenteurs québécois chargés de diviser les townships de la Saskatchewan. Pour ce jeune campagnard un peu bohème, l’Ouest désormais accessible par le chemin de fer offre des possibilités d’avenir très intéressantes. De fait, plusieurs Québécois vont s’établir dans les prairies. Fortunat Bélanger préfère quant à lui rentrer à Montmagny à la fin de la saison. Par la suite, il continue à cultiver la terre paternelle durant plusieurs années avec son père et l’un de ses frères. 
 
Chercheur d’or au Yukon 
 
À l’âge de 28 ans, il décide de repartir pour l’Ouest. Cette fois-ci, il est gagné par la fièvre de l’or découvert en 1896 au Yukon. Il explique : « Le bohème qui sommeille en moi se réveille. Que sont deux ou trois années d’exil pour vivre plus confortablement le reste de sa vie? » Son intention est d’accumuler assez d’argent pour être capable de libérer la terre paternelle de ses dettes. Avant de s’établir, il veut aller au bout de son rêve d’aventures : « Tirer la sled au cou, gravir des montagnes poche au dos, jouer de la whip saw pour faire de la planche, construire un chaland, sauter des rapides, en portager [en portant les canots à dos d’homme à la manière des Amérindiens] d’autres, coucher sous la tente, quelquefois à la belle étoile, pour aller vivre dans une cabane de bois rond, coucher sur les branches de sapin. » 
 
Fortunat Bélanger s’embarque sur le train à Montmagny à destination de Seattle sur la côte du Pacifique le 15 mars 1896. Il part avec quatre compagnons et d’autres les suivront par la suite. Ils rapporteront de leur séjour un peu d’argent, mais surtout une riche expérience de la vie. En ce qui concerne plus particulièrement Fortunat Bélanger, il avoue que la comparaison entre la vie à la campagne, libre et paisible mais sans espoir de faire fortune, et la vie trépidante d’une ville comme Dawson City achève de le convaincre que l’agriculture peut être une carrière très intéressante pour celui qui s’y adonne avec goût. De plus, il ne se voyait pas élever sa famille dans la promiscuité d’une ville, surtout à Dawson. « Pour une femme qu’il y avait là, dit-il, il y avait de l’or pour en corrompre dix. » Fortunat Bélanger se marie à Marie-Louise Bélanger au retour de son premier séjour de 18 mois au Yukon. Lorsqu’il repart, pour un second séjour de même durée, il laisse derrière lui non seulement une jeune épouse, mais aussi un enfant.
 
Lauréat du Mérite agricole
 
C’est à compter de 1900, que Fortunat Bélanger prend la relève de son père en compagnie de son frère, qui restera célibataire. Tout en étant ouvert à la science agronomique, il est d’abord un homme pragmatique méfiant face aux nouveautés qui n’ont pas fait leurs preuves. Dans le but d’obtenir des récoltes plus abondantes, il s’attaque d’abord aux problèmes fondamentaux du drainage et de la fertilisation du sol. C’est, avec l’emploi de bonnes semences, la raison de son succès. Il possède une connaissance très précise, fondée sur des années d’observation, de la nature des sols et des aptitudes de chaque recoin de sa ferme. À sa première inscription au concours du Mérite agricole, en 1907, le cultivateur de Saint-Thomas impressionne déjà les juges. À sa seconde participation, en 1912, il voit ses efforts récompenser en surclassant tous les autres candidats. Les juges disent alors de lui qu’il est « un agriculteur éclairé résolument entré dans le mouvement progressif de l’agriculture. »
 
Dans les années qui suivent cette reconnaissance officielle, Fortunat Bélanger devient l’un des porte-parole les plus écoutés de la classe agricole québécoise. Il publie régulièrement dans les journaux agricoles des textes où il fait part de ses expériences, prodigue des conseils, émet ses opinions sur des sujets d’actualité. Son engagement dans la défense des cultivateurs l’amènera même à tenter, sans succès, une incursion en politique. À la fin de sa vie active, il siégera à la commission provinciale du prêt agricole fédéral et il fera partie du jury du concours du Mérite agricole. Après son décès, survenu le 5 mars 1942, Georges Maheux lui rendra hommage en ces termes : « Dans tous les milieux il était parfaitement à son aise et faisait partout honneur à la classe rurale. Grand, sec et solide de corps, d’esprit éveillé et cultivé, il incarnait mieux que quiconque le paysan instruit, renseigné, sûr de soi, fier et décidé; il parlait un langage clair et droit; son œil vif pétillait volontiers d’esprit et de malice. Il se dégageait de sa personne et de ses propos une sorte d’attirance qui sollicitait l’estime autant que le respect. »
 
À la demande de plusieurs personnes, Fortunat Bélanger relève à l’âge vénérable de 70 ans le défi d’écrire un livre dans lequel il raconte sa vie à l’âge de 70 ans. Ce personnage lègue ainsi à la postérité un témoignage vibrant sur le monde rural québécois au tournant du siècle.
 
 
Bibliographie :

Bélanger, Fortunat. Mémoires d’un cultivateur. Québec, Le Soleil, 1936. xvi-262 p. 
Bélanger, Fortunat. Texte d’une interview à l’émission Le Réveil rural, 26 novembre 1941. 7 p.
Létourneau, Armand. « Feu Fortunat Bélanger », 5 mars 1942 (Action catholique?)
Maheux, Georges. Texte d’une allocution radiophonique à l’émission Le Réveil rural, 16 mars 1942. 6 p.
Québec (province). Rapport des juges du concours du Mérite agricole 1907 et 1912, vol. 18 et 23. Québec, Imprimeur du roi, 1908 et 1912. 89 et 51 p.
 
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