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Faune aquatique du Saint-Laurent
Thème : Territoire et ressources

La faune aquatique du Saint-Laurent

Jacques Saint-Pierre, historien, 8 mai 2002


Les archives sont peu loquaces sur la faune du Saint-Laurent et de ses affluents de la Côte-du-Sud au début de la colonie. En dehors des bélugas, les captures ne sont pas vraiment recensées. Pour se faire une idée de la répartition des principales espèces et des stocks de poissons ou de mammifères marins dans les eaux intérieures, il faut s’en remettre à des données qualitatives difficiles à interpréter. Néanmoins, les bribes d’information disponibles permettent de déceler des changements de la faune aquatique de la Côte-du-Sud liés à l’intervention humaine.
 
Le marsouin, l’anguille et les autres espèces d’eau salée
 
Les deux espèces qui font l’objet d’une exploitation plus intensive, le béluga, communément appelé marsouin, et l’anguille sont indissociables l’une de l’autre d’après les témoignages des premiers naturalistes. En fait, le marsouin est considéré à l’époque comme l’un des prédateurs de l’anguille. Dans sa description de la  Nouvelle-France parue en 1664, Pierre Boucher écrit que la première espèce est abondante de Tadoussac jusqu’à Québec et qu’on la trouve jusqu’à Montréal. En ce qui concerne l’anguille, il précise qu’elle est pêchée surtout dans la région de Québec, où les riverains la capturent en très grande quantité à l’aide de nasses durant les mois de septembre et d’octobre.
 
Un demi-siècle plus tard, le jésuite François-Xavier de Charlevoix décrit une situation un peu différente. Il explique que la pêche au marsouin, qui ne profite qu’à quelques individus, « fait crier le Peuple » parce qu’elle nuit à la pêche à l’anguille, qui s’avère « une grande ressource pour les pauvres Habitans ». Il explique ensuite cette théorie, « les Marsouins se trouvant inquiettés au-dessous de quebec, se sont retirés ailleurs, & les Anguilles ne trouvant plus sur leur passage ces gros Poissons [sic, le béluga est un mammifère], qui les obligeoient de rebrousser chemin, descendent le Fleuve sans obstacles ». Ce pourrait être la raison de la diminution des captures d’anguilles entre Québec et Trois-Rivières constatée par l’ingénieur  Gédéon de Catalogne entre ses deux visites de l’ensemble des seigneuries de la colonie, soit en 1712 et en 1715. En effet, celle-ci se produit au moment où la pêche au marsouin, amorcée sur des bases industrielles, en 1701, par la concession à une société de marchands de Québec d’un privilège couvrant le territoire des îles de Kamouraska, s’intensifie avec la multiplication des installations sur la Côte-du-Sud et leur apparition dans la région de Charlevoix.
 
L’explication des pêcheurs, qui est reprise par le jésuite, est intéressante. Le père Charlevoix confirme que les marsouins remontent toujours le fleuve jusqu’à la hauteur de Québec, mais qu’ils ne s’aventurent guère plus loin en amont. Il est possible que les marsouins profitent du rétrécissement du fleuve à cet endroit, qui empêche les anguilles de se disperser lorsqu’elles retournent vers la mer, pour leur donner la chasse. Cela expliquerait pourquoi on prend alors l’anguille surtout en amont de Québec et non en aval, comme ce sera le cas plus tard au 20e siècle quand aura été décimée la population de marsouins de l’estuaire. À Rivière-Ouelle, en tout cas, l’essor de la pêche à l’anguille coïncide avec la fin de l’exploitation du marsouin. À la fin du 18e siècle, c’est au nord-est de la ville de Québec que l’anguille est surtout pêchée; on dénombre plus de 170 installations de pêche de Beauport à Saint-Joachim et sur le littoral nord de l’île d’Orléans et une soixantaine à la pointe de Lévy sur la rive sud.
 
Les habitants s’intéressent aussi à d’autres espèces de l’estuaire du Saint-Laurent. L’alose, qui est pêchée au printemps, semble la plus prisée à l’origine. Dans les parages de Rivière-Ouelle et de Kamouraska, le hareng et la sardine font l’objet d’une exploitation importante jusqu’au 20e siècle. Ce sont là les principales captures des pêcheries tendues en bordure du fleuve. Mais les riverains pêchent aussi beaucoup d’autres espèces à la ligne.
 
Les rivières à saumon et les frayères à éperlans arc-en-ciel
 
D’après un relevé effectué en 1771, le saumon est pêché à Beaumont, Saint-Vallier et dans les paroisses en aval de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. Vingt ans plus tard, Patrick Campbell se dit étonné par la quantité de pêches à saumons tendues au large de Kamouraska. Il écrit dans son journal qu’elles sont tellement rapprochées les unes des autres que chaque habitant semble en posséder une sur sa propriété. De fait, les exportations de saumons confirment l’importance de cette pêche dans la région. En 1815, Joseph Bouchette écrit que la paroisse de Kamouraska en expédie régulièrement 150 barils contenant 26 à 30 saumons chacun par année vers les grands marchés, sans compter ce qui est consommé localement. C’est la pollution, notamment par la sciure de bois rejetée dans les cours d’eau par les moulins, et la construction de barrages pour  fournir l’énergie motrice à ces mêmes moulins qui est sans doute responsable de la disparition des saumons de la Côte-du-Sud. En 1874, les autorités gouvernementales envisagent d’établir une pisciculture pour repeupler la rivière Ouelle. Mais, les habitants s’y opposent par crainte de compromettre l’activité des scieries et de perdre ainsi leur gagne-pain.
 
L’éperlan arc-en-ciel est une autre espèce qui vient frayer dans la région. L’embouchure de la rivière Boyer représente très longtemps le principal lieu de reproduction de cette espèce dans le moyen estuaire du Saint-Laurent. Cela explique probablement la présence de cinq pêches à petits poissons à Saint-Vallier en 1771. Cette frayère est désertée depuis le milieu des années 1980 à cause de la détérioration de la qualité de l’eau. Plus loin vers l’est, la rivière Ouelle est encore aujourd’hui un site très important de reproduction de l’éperlan. Au 19e siècle, l’espèce est tellement abondante dans ces parages qu’on s’en sert comme engrais pour les pommes de terre. Alphonse Casgrain explique : « À certain temps, ce poisson était si abondant au bord de la mer, poursuivi au large par les gros poissons, comme le marsouin surtout, qu’on le prenait mort à pleins tombereaux, avec de grandes pelles à bois. » Le goût du poisson décomposé se communique toutefois aux tubercules, ce qui mène à l’abandon de cette pratique. Les frayères à éperlans qui restent sur la Côte-du-Sud – outre la rivière Ouelle, la rivière Fouquette à Saint-André et le ruisseau de l’Église à Beaumont – sont l’objet de différentes interventions depuis  quelques années visant à les protéger de la pollution et d’assurer la pérennité d’une espèce qui est très appréciée des pêcheurs sportifs.
 
À ces espèces, il faut ajouter la baleine, pourchassée au large de Kamouraska dans le cadre de tentatives d’exploitation commerciale à l’époque de la Nouvelle-France. Elle n’est cependant pas à proprement parler un mammifère habituel sur le littoral de la Côte-du-Sud. Même s’il ne semble pas que des espèces fréquentant les côtes de la région aient disparu au cours des trois derniers siècles, la colonisation a modifié de façon importante la composition et la répartition de la faune aquatique du Saint-Laurent.
 
 
Bibliographie :

Archives du Séminaire de Québec, Documents Faribault, no 150, Recensement des paroisses du gouvernement de Québec, 1771-1772.
Campbell, P[atrick].Travels in the interior inhabited parts of North America, in the years 1791 and 1792. Edinburgh, John Guthrie, 1793. x-388 p.
Saint-Pierre, Jacques. Les chercheurs de la mer. Québec, Éditions de l’IQRC, 1994, 256 p. 
 
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