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Des batteries aux moulins à vent
Thème : Économie

Des batteries aux moulins à vent

Jacques Saint-Pierre, historien, 16 juillet 2002


Durant les deux siècles où les Sudcôtois s’adonnent à la production du blé, le battage du grain demeure une activité très importante dans le calendrier agricole. Après la moisson, l’opération a pour but de séparer les grains de blé des tiges. Il ne reste plus ensuite qu’à les débarrasser de leurs impuretés par le vannage pour qu’ils soient enfin prêts à être envoyés au moulin à farine. Sur la Côte-du-Sud, la technologie du battage connaît deux changements majeurs au cours des années, qui se reflètent dans l’aménagement des granges de la région. 
 
Les premières batteries en madriers
 
Le battage du grain est effectué à l’aide d’un fléau. Cet outil rudimentaire se compose de deux bâtons attachés bout à bout au moyen de courroies en cuir. Le battage est une tâche pénible en raison de l’effort physique qu’il exige des travailleurs et de la poussière qu’ils doivent respirer dans la batterie à l’intérieur de la grange.
 
Les archives notariales donnent peu de détails sur l’aménagement de l’espace à l’intérieur des bâtiments agricoles de la Côte-du-Sud. En ce qui concerne les granges, il semble qu’au début de la colonie, elles sont dépourvues de planchers. Le blé nouveau est battu pendant l’hiver sur le sol gelé. Ce n’est que dans le second quart du 18e siècle que les inventaires après décès de la région signalent la présence de batteries de madriers. On peut penser que cette innovation répond aux exigences des marchands, le grain battu sur une aire en bois étant plus propre que s’il l’est directement sur le sol. Il est probable que les dimensions des granges s’accroissent à la fin du siècle avec le développement du commerce du blé. Après 1840, l’aspect des granges de la Côte-du-Sud se transformera à nouveau avec l’adoption du moulin à battre actionné par le vent.
 
L’agronome Georges Bouchard donne une description détaillée du battage au fléau dans son recueil Vieilles choses, vieilles gens. Les gerbes de blé sont d’abord déliées, puis étalées sur le sol en une couche de 15 cm d’épaisseur. Bouchard précise : « Une airée de grain étant ainsi prête, les fléaux se mettent en branle suivant un rythme impeccable. On bat à deux, à trois ou à quatre temps, suivant le nombre de batteurs, ou parfois encore, un seul homme accomplit le travail. Les batteurs qui se font face avancent et reculent, à tour de rôle, pendant que les battes des fléaux tournoient alternativement au-dessus des têtes et retombent sur le grain, qui jaillit comme des étincelles d’or. C’est un jeu gracieux qui demande beaucoup d’adresse. » Une fois que le grain est suffisamment battu sur un côté, on le retourne pour le soumettre à nouveau au martèlement des fléaux. Le travail terminé, il ne reste plus qu’à ratisser la paille et à ramasser le blé pour le mettre dans des sacs.
 
Les moulins à vent
 
La principale innovation technique adoptée par les cultivateurs de la Côte-du-Sud avant 1850 est le moulin à battre actionné par la force du vent, qui connaît une très grande popularité à l’époque. La région en compte à elle seule 226 sur les 294 qu’on retrouve dans l’ensemble du district de Québec en 1844. Mieux connu à l’époque sous le nom d’égreneuse à vent, l’instrument épargne aux habitants beaucoup de temps, de fatigue et de dépenses car le battage au fléau exige souvent l’embauche d’une main-d’œuvre d’appoint. Montées à l’extérieur, les éoliennes qui fournissaient la force motrice à l’égreneuse, confèrent aux granges de la région une silhouette particulière. 
 
Madame Elphège Croff raconte à propos de l’égreneuse à vent : « À l’automne, on mettait les « ailes » du moulin afin de le préparer pour la saison des battages, on resserrait quelques coins et, après avoir huilé « l’arbre » de la grand’roue, il était prêt à virer… Au premier bon vent du « nordais », il n’y avait plus qu’à « décotter » le moulin. Alors l’une après l’autre les grandes ailes s’abaissaient jusqu’à terre pour ensuite remonter vers le ciel, tandis qu’à l’intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans un nuage de poussière grise. » En 1930, elle ne voit plus la haute silhouette du moulin à vent se profiler sur le toit de chaume des granges. L’égreneuse a alors été presque complètement remplacé par la moissonneuse, apparue à la fin du 19e siècle au moment où les cultivateurs abandonnent presque complètement la culture du blé au profit de l’avoine et du foin. 
 
Au moment où le tourisme commence à se développer dans la région, le vieux moulin à vent adossé encore à quelques granges de la Côte-du-Sud et du Bas-Saint-Laurent apparaît comme le symbole d’une époque révolue. Seuls quelques originaux, dont Marius Barbeau, le pionnier de l’ethnologie québécoise, ou son bon ami le peintre Alexander Young Jackson, s’intéressent à ces reliques. Ces moulins à vent ont aujourd’hui complètement disparu du paysage, mais on en voit fréquemment sur des illustrations anciennes.
 
La culture traditionnelle des habitants des régions rurales comme la Côte-du-Sud est souvent perçue comme immuable. Cependant une technologie aussi rudimentaire que celle du battage du grain se transforme au fil des siècles en fonction des besoins. Dans le cas précis de la Côte-du-Sud, l’aménagement de batteries en bois, puis l’installation d’éoliennes pour actionner les égreneuses se traduisent par des modifications de l’apparence des granges. Le premier de ces changements est probablement un phénomène commun à l’ensemble de la Nouvelle-France, mais le second semble plus caractéristique de la partie orientale du Québec, peut-être à cause de son exposition au vent. 
 
 
Bibliographie :

Bouchard, Georges. Vieilles choses, vieilles gens : silhouettes campagnardes (3e éd.). Montréal, Louis Carrier & Cie/les Éditions du Mercure, 1928. 154 p.
Croff, Madame Elphège. Nos ancêtres à l’œuvre à la Rivière-Ouelle. Montréal, Albert Lévesque, [1931]. 212 p.
Séguin, Robert-Lionel. L’équipement aratoire et horticole du Québec ancien (XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle). Montréal, Guérin Littérature, 1989. 2 vol.
 
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