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Pierre-Laurent Bédard : curé de Saint-François
Thème : Société et institutions

Pierre-Laurent Bédard : curé de Saint-François

Jacques Saint-Pierre, historien, 12 août 2002


Après 1760, certains curés de la Côte-du-Sud exercent leur ministère durant plusieurs années dans la même paroisse. Cette situation s’explique par le fait que l’Église canadienne ne suffit pas à combler les besoins d’une population en expansion. En effet, jusqu’à la fin du 18e siècle, les nouvelles ordinations compensent à peine les décès de vieux prêtres. Premier curé résident de Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud, Pierre-Laurent Bédard y reste en fonction presque 58 ans, soit de son ordination en 1752 jusqu’à son décès survenu en 1810.
 
Une paroisse prospère
 
À la fin du Régime français, Saint-François compte parmi les paroisses de la Côte-du-Sud en mesure de subvenir aux besoins d’un curé. Les autres sont Rivière-Ouelle, L’Islet, Cap-Saint-Ignace, Saint-Thomas, Saint-Pierre et Saint-Vallier. Le curé Bédard arrive dans une paroisse récente où les offices dominicaux sont célébrés dans une modeste chapelle, qui sert en même temps de presbytère. Peu après son entrée en fonction, il convainc ses ouailles de la nécessité de doter leur paroisse d’une temple plus convenable. Les travaux à la nouvelle église débutent en 1754, mais celle-ci ne sera finalement inaugurée qu’en août 1762 à cause de la guerre. Un an plus tard, le curé Bédard déménage dans un presbytère construit à côté de l’église. Durant les années suivantes, l’église s’enrichit d’objets liturgiques des orfèvres Ranvoyzé et Amyot, de sculptures de François-Noël Levasseur et de Jean Baillairgé, de dorures, de tableaux, etc.
 
Pierre-Laurent Bédard est un privilégié parce que la paroisse de Saint-François se trouve dans l’un des terroirs les plus fertiles de l’ensemble du district de Québec. Le produit de la dîme lui procure une aisance comparable à plusieurs seigneurs. Cependant l’existence de ses confrères n’est pas aussi facile. Ainsi, le curé Pierre-Antoine Porlier de Sainte-Anne prend la seigneurie de La Pocatière à bail pour accroître son revenu trop modique. La difficulté de recrutement du clergé alourdit également la tâche des prêtres qui n’ont pas de vicaire ou qui doivent desservir plusieurs paroisses. Chargé par l’évêque de la visite à l’est de Cap-Saint-Ignace, le coadjuteur Bernard-Claude Panet écrit à son supérieur en 1810 : « Les paroisses sont grandes et presque tous les curés sont infirmes et incapables de suffire. » La correspondance de Panet à l’époque est remplie de commentaires sur les problèmes de santé de plusieurs vieux curés de la région. 
 
Le ministère paroissial
 
L’Église catholique impose des règles de conduite très strictes à ses prêtres. La sobriété et la chasteté sont étroitement surveillées. La femme est toujours traitée avec méfiance. L’évêque Briand réitère ainsi, en 1766, les ordonnances de ses prédécesseurs défendant « de confesser les personnes du sexe [les femmes] hors du confessionnal sans une grille ou jalousie ou dans un cabinet fermé » et défendant aux curés d’avoir des servantes trop jeunes. Ce resserrement de la discipline ne semble pas avoir eu d’effet puisque l’évêque écrit en 1775 : « Jamais l’on avait vu plus de jeunes filles chez les curés qu’à présent. » Cette dernière remarque du prélat traduit sans doute beaucoup plus une volonté de mettre le clergé à l’abri des critiques, qu’un problème réel d’immoralité. Le curé Bédard semble en tout cas au-dessus de tout soupçon à cet égard. Le seul cas documenté dans la région est celui du vicaire Chiniquy à Kamouraska. 
 
La tâche pastorale des curés ne diffère pas pour l’essentiel de ce qu’elle est aujourd’hui, sauf peut-être pour la rigueur des sanctions attachées aux manquements ou aux écarts de conduite des fidèles. Ainsi, on a fréquemment recours à la procédure de l’excommunication. En 1776, le curé de Saint- François est forcé de refuser le baptême au nouveau-né d’un paroissien parce que le parrain de l’enfant soutient la cause des Américains venus attaquer Québec. Le père du bébé et un vieillard qui l’a ondoyé sont aussitôt excommuniés par l’évêque Briand, qui revient cependant sur sa décision un mois plus tard à la requête du curé Bédard. En plus d’administrer les sacrements et de présider les offices dominicaux, le curé doit enseigner le catéchisme pour préparer les enfants à leur première communion. Dans la plupart des paroisses rurales, c’est la seule formation que reçoivent les jeunes en-dehors de la famille. Mais à l’initiative de Bédard, Saint-François sera dotée d’un couvent, la première institution scolaire sur la Côte-du-Sud.
 
À l’automne de 1762, le curé Bédard entreprend, avec l’appui des notables de la paroisse, les premières démarches pour faire venir à Saint-François les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Le projet reçoit l’assentiment du vicaire général Briand qui transmet aussitôt la requête à son collègue de Montréal. Il précise dans sa lettre : « L’endroit est le plus avantageux parce qu’il y a aux environs 8 à 9 paroisses dont les habitants sont aisés ». La demande est acceptée et les Sœurs arrivent à Saint-François à l’automne de 1763. Quant aux travaux de construction du couvent, ils s’amorcent en mai de l’année suivante et le nouvel édifice est bénit le 31 août. Le curé Bédard soutient jusqu’à sa mort l’œuvre des Sœurs de la Congrégation et il lègue par testament une somme destinée à défrayer le coût de la pension des élèves pauvres de Berthier et de Saint-François. En ce qui les garçons, le curé Bédard aide les candidats à la prêtrise. 
 
La vie ecclésiastique
 
L’effectif réduit du clergé québécois à la fin du 18e siècle au début du 19e siècle force certains curés à assurer, de façon permanente ou temporaire, la desserte d’une paroisse voisine. Pierre-Laurent Bédard est ainsi chargé des paroisses de Berthier, de 1770 à 1782, et de Saint-Pierre, de 1783 à 1785. À compter de 1804, il doit desservir à nouveau Berthier, dont le titulaire n’est plus en mesure de dire la messe. Ce dernier, Charles Lefebvre Duchouquet, devient le premier pasteur de la Côte-du-Sud à bénéficier d’une pension de la nouvelle caisse ecclésiastique mise sur pied à Saint-Michel en 1799. 
 
Le curé de Saint-François rencontre régulièrement ses confrères à Saint-Thomas dans le cadre de conférences ecclésiastiques. Les prêtres de la région discutent alors de divers sujets relatifs à leur ministère, notamment de morale conjugale. Ils doivent aussi faire des retraites annuelles au Séminaire de Québec. En 1788, Pierre-Laurent Bédard hérite d’une autre responsabilité, en étant nommé archiprêtre par le nouvel évêque de Québec. Ce titre lui confère divers pouvoirs, dont celui de confesser dans l’ensemble des paroisses qui relèvent de sa juridiction, soit Saint-François, Berthier, Saint-Vallier et Saint-Michel.
 
Outre sa mission évangélique, le curé de paroisse assume diverses responsabilités pour l’État, notamment dans le choix des instituteurs et des tenanciers de cabarets. Il est aussi responsable de la tenue en double des registres d’état civil, dont l’une des copies est envoyée au greffe du district à la fin de l’année. Dans le cas précis du curé de Saint-François, il s’occupe également de la gestion de la seigneurie de Bellechasse à compter de 1780 pour les religieuses l’Hôpital-Général de Québec.
 
Pierre-Laurent Bédard n’est pas une exception. D’autres curés de la région sont inamovibles : Jacques Panet reste à L’Islet de 1779 jusqu’à sa retraite en 1829 et son frère Bernard-Claude demeure à Rivière-Ouelle de 1781 jusqu’à sa nomination comme évêque de Québec en 1825. Ces longs règnes traduisent l’appréciation de ces hommes dans leur milieu, mais ils reflètent aussi les problèmes de recrutement du clergé à l’époque qui rendent difficiles les mutations. 
 
 
Bibliographie :

Bonneau, Louis-Philippe. Un curé et son temps : Pierre-Laurent Bédard, Saint-François-de-la-Rivière-du-Sud. La Pocatière, Société historique de la Côte-du-Sud, 1984. 184 p.
Caron, Ivanhoë. « Inventaire de la correspondance de Mgr Bernard-Claude Panet, archevêque de Québec ». Dans Rapport de l’archiviste de la province de Québec, 1933-1934, Québec, Imprimeur du roi, 1934, p. 235-421.
Oury, Guy-Marie. Mgr Briand évêque de Québec et les problèmes de son époque. Sablé-sur-Sarthe [France], Les Éditions de Solesmes et [Sainte-Foy], Les Éditions La Liberté, 1985. 
245 p. 
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